Plus de deux cent mille personnes pratiquent quotidiennement la langue bretonne. Ils étaient un million à la fin des années 1980. Ce chiffre devrait baisser dans les années à venir, notamment en raison de l'âge moyen des locuteurs qui ne cessent de vieillir. Que vont devenir les Ploë… les Plou… et les Ker… de nos grands-parents ?

L’aire géographique de la langue bretonne se situe à l’ouest d’une ligne reliant Plouha, sur la côte de Goëlo (nord), jusqu’à l’embouchure de la Vilaine, en bordure de la côte des Mégalithes (sud) ; au début XXe siècle, cette ligne a glissé vers le pays de Guérande. Un vaste espace attestant que le breton y est pratiqué depuis plus d’un millénaire.

Gwerzioù et mésanges à tête noire

Dans un pays où la tradition orale a presque toujours prévalu sur celle de l’écriture, la production littéraire en langue bretonne fut longtemps limitée aux balades populaires et chants d’amour dont le répertoire constitue les gwerzioù (pluriel de gwerz) désignant une forme de mélopée locale, sorte de récit chanté à la manière d’une complainte ou d’une ballade  ; Eva Guillorel, maître de conférences en histoire moderne à l’Université Rennes II, en donne la définition suivante :  « […] il s’agit de pièces longues qui décrivent des faits divers tragiques à caractère local, qui montrent un important souci du détail dans les situations décrites et qui rapportent généralement avec une grande fiabilité le souvenir de noms précis de lieux et de personnes […] » ; …

… ; les gwerzioù, donc, mais aussi les soniou qui, à l’inverse, relèvent davantage de la chanson populaire, tels les célèbres Tri Martolod et La Jument de Michao. Nous trouvons dans la survivance contemporaine de tous ces textes, les témoignages de la fidélité des Bretons – même s’ils ne sont pas brittophones – à la langue de leurs ancêtres. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les noms choisis par certains propriétaires pour leur maison, également ceux des bateaux amarrés dans nos ports. Un exemple avec les fameux Pen-Duick d’Éric Tabarly, autant de voiliers numéroté de I à VI ;  pen-duick signifiant « petite tête noire », celle d’un oiseau connu sous le nom francophone de « mésange charbonnière ».

Des Ploë… des Ker… et des Car

Les touristes qui viennent en Bretagne sont d’ordinaire surpris du grand nombre de lieux dont la première syllabe débute par Plou… Ploë… Plo… Plé… Plu… Pleu… équivalents ou dérivés du plebs latin signifiant : Les gens. Ainsi, nos visiteurs découvrent-ils des villes au nom de Ploufragan… Plougastel… Ploumanac’h… mais aussi Plœmeur… Ploërmel… Plozévet… Plumiliau… Plélan… Pleyben… etc. ; un total d’environ cent trente paroisses qui ont conservé dans leur nom le souvenir des premières communautés bretonnes installées en Armorique autour de leurs évêques, souvent canonisés par Rome, d’où le francisation de certaines : Saint-Brieuc… Saint-Pol-de-Léon… Saint-Herblain… Saint-Malo…  etc.

Moins nombreuses sont les villes dont le nom est construit sur la syllabe Tré qui – certains linguistes le supposent – constituait vraisemblablement une subdivision de ces Plou et autres préfixes cités plus-avant. Trébeurden… Tréhorenteuc… Tréméven… Tréguier… concurrencent un autre radical à trois lettres : Lan, qui désigne un ermitage ou un petit monastère ; on pense ici à Landerneau… Landivisiau… Lannion… Lanvollon… etc. Enfin, une série de toponymes renvoie mieux que toute autre à la sonorité bretonne, celle des ker, issus du mot Caër/Cazr, lui-même descendant du Castrum latin : château. Les touristes découvrent cette fois  Kerlouan… Kermario… Kerroc’h… Kerfeunteun (imprononçable en français), mais aussi quelques introduction en car, tel Carhaix.

Le pays face à la mer

Les langues et leurs locuteurs ont entre eux des affinités secrètes. Il en est de même des paysages avec les hommes : les tempêtes et les orages ne soulèvent pas seulement l’océan, ils gonflent les âmes et trempent les caractères ; la brume elle-même insinue parfois au plus profond de l’être une douceur propre à la méditation et à la mélancolie. La Bretagne est bien davantage qu’une modeste péninsule à l’ouest d’un continent baigné par l’océan Atlantique. Elle est le début d’une langue… le bout de quelque chose… une sorte d’antichambre avant l’océan… Elle porte dans son nom d’Armorique la seule vérité qui vaille lorsque ce mot est traduit, c’est-à-dire Le pays face à la mer.  

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Crédits non exhaustifs :  La complainte et la plainte, d’Eva Guillorel – Éditions PUR // La Bretagne et Aimer la Bretagne, deux livres de Louis Le Cunff – Éditions Ouest-France // Géo Magazine n°233, juillet 1998 // Dictionnaire amoureux des langues, par Claude Hagège – Éditions Plon // Dictionnaire amoureux de la Bretagne, par Yann Queffelec – Éditions Plon // La langue bretonne, des origines à nos jours, de Serge Plenier – Éditions Ouest-France //

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Ar Mag