Jean-Luc Le Cléach nous raconte, dans de courts fragments poétiques aux allures d’aphorismes, ses « quatre saisons au marais ». Grands moments d’introspection sur les bords d’un monde - mi-eau mi-terre - qui cultive le mystère et n’en finit pas d’interpeller les poètes. L’auteur breton (il réside dans le Pays bigouden) ne déroge pas à cette attirance pour le marais.

Pourquoi le marais est-il si souvent un thème poétique ?  Souvenons-nous du merveilleux livre Le marais et les jours de Gérard Le Gouic publié en 1983 (éditions Telen Arvor). « Il faut des jours/et des mois/pour s’approcher du marais//même à l’aide des mots », confiait le poète quimpérois. Récemment, c’est Marie-Josée Christien qui nous a raconté ses Marais secrets sur des photos de Yann Champeau (Les Editions Sauvages, 2022). « Le marais/est-il le seuil/ de la mort/ou de la vie ? », s’interrogeait la poète quimpéroise.

Car la question est bien là et, comme en écho, Jean-Luc Le Cléac’h peut, pour sa part, écrire : « Si le marais fascine tant/c’est qu’il anticipe la dissolution de toutes choses ». Le disant, le poète nous renvoie à ces croyance antiques – notamment celtiques – qui accordent une connotation surnaturelle ou magique aux marais. Jean-Luc Le Cléach peut ainsi nous raconter que « dans les marais de Scandinavie/on inhumait le corps/des chefs guerriers ». Il n’hésite pas on plus (lui, « l’athée », comme il le dit) à recourir à certaines références bibliques pour exprimer ce halo de mystère qui entoure les marais. « Le marais rejoue la Genèse/au commencement étaient les eaux ».

Ce monde grouillant, il le confronte seul.

Mais le poète ne s’arrête pas là. Homme de l’instant et du temps présent vécu en plénitude, il aborde aussi (et surtout) le marais sous l’angle de la contemplation et de l’introspection. « Que laisse-t-on de soi/ et du monde/lorsqu’on entre aux marais ? » Il convient aussi, ajoute-t-il, de « nommer au plus juste/pour faire advenir un monde ». Ce monde grouillant, il le confronte seul. « On est toujours seul/dans le marais/personne ne vient ici/ou si peu// Il existe tant de façon d’être seul//C’est peut-être cela le marais//Un répertoire des solitudes ». Le mot est lâché : il donne son titre au recueil.

Ce répertoire, s’il est celui des solitudes, est aussi celui d’une flore et d’une faune que le poète détaille sous nos yeux sans abuser, pour autant, de couleurs locales. Bonjour aux prunelliers, à l’aubépine et à sa « neige blanche », aux jeunes saules, aux iris d’eau, aux ajoncs, aux joncs ou au sedum. Bonjour aux poules d’eau, aux alouettes, à l’aigrette ou aux hérons cendrés. « Plus qu’ailleurs/vivre ici/c’est être aux aguets ».

Par petites touches, Jean-Luc Le Cléac’h nous fait ainsi pénétrer, comme le font les peintres et poètes d’Extrème-Orient, dans une nature « où la rumeur régulière de l’océan/parvient jusqu’au cœur du marais ». Il le fait aussi en passant en revue, à la manière des haijin japonais, les quatre saisons au marais. Et l’auteur commence par l’hiver, une saison qu’il chérit pour son ambiance feutrée et dont il salue, parcourant le marais, « la riche lumière/fraîche et acidulée ».

Pierre TANGUY.

Répertoire des solitudes, quatre saisons au marais, Jean Luc Le Cléac’h, aux éditions du Passavant, 2023, 66 pages, 16 euros. A noter qu’un livre d’artiste, sous le titre Marais, a été conçu par le peintre Michel Remaud à partir d’extraits de ces poèmes.

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