Pour Jean-Albert Guénégan, « écrire est une autre façon d’être au monde, de se rapprocher de soi ». Le poète morlaisien nous le dit dans un nouveau recueil où on le découvre pérégrinant aux quatre coins de la Bretagne (mais pas seulement). Sa poésie du « dehors » est frappée du sceau de l’émerveillement et parfois même de la spiritualité, sans ignorer les grands drames actuels du monde.

A lire les poèmes de Jean-Albert Guénégan, on en revient à la célèbre interrogation de Hölderlin : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ?». L’auteur de L’âme paysagiste a sa manière à lui d’y répondre en nous proposant un inventaire intime de ce qui l’anime. « J’ai foi en l’intime » écrit-il d’ailleurs dès les premières pages de son livre. Cet intime, c’est ce qui l’arrime à ce bas monde. Il prend sa source dans le plaisir, jamais rassasié, d’arpenter des territoires familiers, de sa bonne ville de Morlaix aux marais du pays de René Guy Cadou, en passant par les Monts d’Arrée (où il se met à l’écoute des « pas feutrés » de son âme), Le Huelgoat, l’île de Batz, la pointe du Raz, Nantes et Saint-Malo… « Voyageur infatigable et scarabée/fourbu aux souliers de boue », se décrit-il. « De roch en roch,/par les sommets je vais/dans le temple de la lenteur ».

Un halo de mystère

Ses poèmes sont de très longues respirations aux allures parfois d’incantations pour mieux saisir l’âme des lieux traversés. En Brière, il peut écrire : « A l’entrée du marais,/les yeux et les oreilles/prennent le relais/de la parole ». Aux îles Chausey, où « les jours et les nuits/ne sont qu’archipels d’heures », il affirme, « Stoïque et en silence », prendre « goût au rien » et faire « abstraction de toute démesure ».

La poésie de Jean-Albert Guénégan nous ramène à l’élémentaire. Cultivant une forme d’ascétisme (en dépit de la longueur de certains poèmes), elle trouve sa pleine mesure dans l’approche de lieux un peu hors du temps, dans lesquels flotte un halo de mystère. Le poète peut alors engager une méditation passant volontiers du profane au sacré. « Mon âme sanctifiée est là/et c’est tout », écrit-il à l’abbaye du Relecq, un site où, dit-il « folâtrent/les bagages de l’âme ». Mêmes intonations au carmel de Morlaix, « en communion avec/le cœur des pierres froides » et où il dit n’avoir « de route feutrée/que celle de l’âme ».

Le titre de son livre trouve ici tout son sens. Ame paysagiste, certes, mais sans jamais tourner le dos au monde. Voici un poème dédié à une maman ukrainienne morte sous les bombes russes en donnant la vie. Voici un autre sur Gaza bombardé  où « les marmites vides/ne sourient qu’au soleil ». Plus loin, c’est un appel aux « enfants-monde » d’aujourd’hui : « Apaisez la terre qui tremble/désarmez-là de son théâtre de sang ». Mais que peut, dans ce maelström, interroge Jean-Albert Guénégan, « la poésie au ventre creux »/et parent pauvre/de la littérature marchande ».

Pierre TANGUY.

L’âme paysagiste, Jean-Albert Guénégan, La clé du jardin, 2026, 111 pages, 14 euros

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