François Cheng nous propose un récit bouleversant inspiré par la fin de vie de son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer. L’occasion, pour lui, de réaffirmer ses conceptions de la vie et de la mort. Et, aussi, d’évoquer les relations qu’il entrevoit entre les vivants et les morts.

Aujourd’hui âgé de 97 ans, l’académicien et écrivain français d’origine chinoise (et aux nombreux amis bretons), a accompagné étroitement son épouse Micheline durant les onze années de sa maladie. Elle est décédée en 2023 dans leur appartement parisien. « Elle est étendue là, en son infinie douceur, toute trace de tourment effacé, telle que je l’ai toujours connue », note François Cheng. Mais avant d’en arriver à évoquer ces moments douloureux (la toute dernière partie du livre), il nous propose, au préalable, un long détour par … Victor Hugo.

Oui, Victor Hugo, parce qu’un jour de 2004, à l’issue d’une conférence, il fait la connaissance d’une artiste qui s’approche de lui pour lui offrir une peinture. Cette artiste s’appelait Léopoldine Hugo, arrière-arrière-petite-fille de Victor Hugo, portant le prénom de la fille adorée du grand poète français, noyée dans la Seine en 1847 à l’âge de 19 ans. On sait que cette tragédie inspirera à Victor les plus beaux vers des Contemplations (« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… »)

C’est sur les bases de cette disparition que François Cheng va nous amener à méditer sur le sens de la mort (et donc de la vie, comme il aime à le dire), soulignant « l’importance capitale que Hugo accordait à l’âme, qui constitue l’essentiel de l’homme en tant qu’être ». Il renchérit même en écrivant : « Hugo réalise que porter en soi les morts qu’on chérit n’est nullement mortifère. Au contraire, les morts qui nous habitent nous transforment ». Un conviction qu’il partage avec Hugo et qui lui fait dire aujourd’hui : « Au lieu de vivre en attendant la mort, renversons le processus : vivons à partir de notre mort assumée, allant vers la vie. Nous découvrons alors que chaque instant est unique, qu’il est un don inouï, que tout procède d’une immense donation ».

« Ma fidèle compagne vient m’habiter jour et nuit »

Cette conviction François Cheng l’avait déjà exprimée dans de précédents livres, notamment Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie (Albin Michel 2013 et Le Livre de Poche, 2015 et 2017), et dans De l’âme (Albin Michel 2016, Le Livre de Poche 2018). Il la replace aujourd’hui dans le contexte de la disparition de sa chère Micheline, une Tourangelle, née Benoît d’un père breton, rencontrée en 1961 et qui deviendra secrétaire de direction au Centre de recherches linguistiques sur l’Asie centrale (au sein de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences sociales). Leur compagnonnage ira jusqu’aux noces de diamant. Aujourd’hui, dit-il, « ma fidèle compagne vient m’habiter jour et nuit, plus vivante que jamais ».

En point d’orgue à ce livre de gratitude et d’adhésion profonde à la vie, François Cheng nous propose vingt-deux poèmes inédits, pour la plupart des quatrains : « Je me réveille dans la nuit/Et je m’étonne d’être là,/En cet univers qui tourne/Autour d’un cœur nu qui bat ».

Pierre TANGUY.

On aurait pu se rencontrer, François Cheng, Albin Michel, 2026, 180 pages, 17,90 euros

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