Le guitariste Biréli Lagrène présente son nouvel album « Elegant people ». Un opus aux sonorités blues qui penche nettement vers le jazz rock. Son titre n’est-il pas un clin d’œil à Weather Report ? Rencontre avec une légende du jazz qui a accepté de quitter son Alsace natale pour répondre aux questions d’un Breton.
Elegant People est votre 21ème album studio…
Biréli Lagrène : Ah oui, je pense que ça doit être ça. Je ne les compte pas.
… Il marque un retour vers le jazz rock. On s’éloigne du jazz manouche, non ?
B.L. : Le style de mes albums dépend essentiellement de mes envies, parce que j’ai du mal à tenir en place. Mais cela tourne toujours autour du jazz, évidemment. D’ailleurs, je ne sais pas comment j’ai fait pour tenir un groupe comme le Gypsy Project pendant 9 ans. Bon, c’est vrai que ça marchait vraiment bien… Sinon, je suis quelqu’un qui n’aime pas trop rester en place.
Le disque est arrivé comme ça ?
B.L. : Je crois que c’est une envie de retrouver un son, une guitare un peu osée, un peu saturée. Je vais vous dire un truc, je ne sais pas si on va me comprendre, mais je crois que c’est un disque qui est bien plus simple par rapport aux autres albums que j’ai faits auparavant. Il y a pas mal de ballades deux ou trois. Je dirais que c’est un disque qui est plus blues que jazz rock. J’avais envie de retrouver les racines, un truc un peu plus doux, moins technique.
Il y a quand même, j’insiste, une vraie notion jazz rock, au moins par le nom de l’album qui est Elegant People, titre d’un morceau de Weather Report.
B.L. : Oui, un clin d’œil à Wayne Shorter aussi, absolument.
Pourquoi ce nom d’album ?
B.L. : Ça fait des années que j’ai envie d’enregistrer ce morceau, et je n’ai jamais eu l’opportunité. Et là, finalement, j’ai commencé le disque par ça. Et c’est vrai que je suis un grand fan de Weather Report. La reprise est un peu différente.
C’est cette reprise qui vous a donné envie d’enregistrer cet album ?
B.L. : Non, l’album aurait existé sans la reprise. Mais ça a été le point de départ. C’est grâce à Vincent Mahey, qui a produit et enregistré le disque, qui m’a proposé « Elegant People » comme nom du disque. C’est une idée fabuleuse.
Vous êtes en configuration quartet pour cet album. Comment avez-vous choisi les musiciens ?
B.L. : Avec le pianiste Jean-Yves Jung, on se connaît depuis 1998. Au début des années 2000, on jouait beaucoup ensemble. J’ai enregistré un album hommage à Sinatra avec lui. Depuis on a toujours envie de jouer ensemble. C’est marrant, parce qu’on se connaît depuis tellement d’années, et c’est un pianiste formidable. Ce n’est pas quelqu’un qui envahit les musiciens avec 2 millions de notes, c’est vraiment un musicien qui sait se tenir à l’envie de se jouer. Il est au service de la musique, c’est ça qui est génial.
Pour William Brunard à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie, j’ai aussi joué avec eux avant de faire le disque. J’ai donné des concerts en trio avec eux. Donc, on était rodés pour l’album, même si c’était un autre programme. Ce ne sont donc pas juste des musiciens le temps d’un disque. C’est plus intéressant de se sentir en famille avec des musiciens que l’on connait bien.
Comment s’est passé l’enregistrement ?
B.L. : J’ai commencé à travailler quelques semaines seul à la maison. Ensuite, j’ai fait venir Jean-Yves pour qu’il retranscrive les partitions. Moi, je ne sais pas très bien les lire, ce n’est pas trop mon domaine. Comme ça, les deux autres musiciens ont eu les partitions pour apprendre les morceaux. Jean-Yves, a donc été le bras droit du projet.
Jusqu’à écrire un morceau !
B.L. Oui qui s’appelle New Blues. Le morceau est venu naturellement. Il me l’a fait écouter sur place, chez moi. Et on l’a enregistré. Il est venu avec son petit clavier portable, et on a fait tout sur place, comme ça, à la maison. Après, il l’a envoyé aux deux autres musiciens, puis on a répété tous les quatre.
Ensuite vient le temps du studio.
B.L. : On a répété encore une fois la veille du studio et le lendemain matin, on a mis ça… On a nos habitudes au studio Sextan. Avec Vincent Mahey on se connaît depuis 20 ans. Il est aussi mon ingénieur du son sur scène.
Sur l’album, on compte quelques reprises. Comment intervient la sélection ?
B.L. : Si j’avais cette fameuse clé pour résoudre ça ! Ce sont uniquement des envies, des idées qui me passent par la tête que j’entends à la radio, peut-être dans la voiture. Je ne suis pas du genre à rédiger une liste.
Tout a l’air facile à vous écouter !
B.L. : J’aimerais que ce soit facile, mais il y a du boulot. Sinon, si on s’en foutait ; on aurait qu’à pousser la porte du studio… Bon, ce qui m’est arrivé aussi… C’est vrai, oui !
Vous êtes alsacien et manouche. Qui l’emporte, entre ces deux communautés ?
B.L. : Je crois que ce sont les deux. Il n’y a pas de questions à se poser. Les manouches que je connais, ils sont là-bas depuis plusieurs générations. Ils sont alsaciens. Moi, je me considère comme alsacien. Je parle alsacien, avec mes potes. Ceux avec qui je vais manger dans les restos alsaciens. En revanche, mes enfants ne parlent plus cette langue. Ma génération, celle de la cinquantaine, on parle rarement en français, quand on est ensemble. On a gardé cette langue. Et comme ce sont des amis que je connais depuis 45 ans, umùn peu comme vous, en Bretagne. Je suppose.
Vous habitez en Alsace ?
B.L. : J’habite en Alsace. J’aurais pu résider aux États Unis où j’ai travaillé pendant près de 30 ans. Mais je n’y habitais jamais. En revanche, les États Unis restaient mon centre d’intérêt pour le boulot. C’est pour ça que j’ai joué avec beaucoup de musiciens américains au milieu des années 80 et 90. Mais je suis toujours revenu en Alsace.
Vous jouez beaucoup en Alsace ?
B.L. : Pas plus que ça. Je fais un petit truc tous les deux ans. Je n’aime pas trop jouer en Alsace, parce que j’ai tous mes potes, j’ai toute la famille, et là, c’est dur. C’est le moment où j’ai le plus peur.
Et quand vous jouez en Bretagne par exemple, vous ressentez un certain particularisme ?
B.L. : Je le ressens, oui, parce que je m’y intéresse. J’essaie de jouer dans des cafés pour voir s’il y a des gens qui parlent le breton, etc. Mais il y en a peu…
Pour revenir aux années « américaines », vous avez joué avec les plus grands noms du jazz. Comme John Mc Laughlin, Al Di Meola ou Larry Coryell. Vous aviez programmé ces rencontres ?
B.L. : J’ai joué avec ceux que j’aime, oui. Ça s’est fait comme ça, par l’intermédiaire des agents, évidemment. Mais j’avais toujours cette chance de pouvoir jouer avec des musiciens que j’admirais, et que j’admire toujours. Il y a des musiciens auxquels j’ai dit non bien sûr, mais surtout parce que je n’avais pas le temps. Mais j’ai été très chanceux.
Et cette période avec Jaco Pastorius, alors ?
B.L. : C’était monstrueux. Je crois que c’est une des rencontres les plus fortes. Parce que c’est vraiment quelqu’un que j’admire depuis le début des années 80. J’ai entendu son premier disque en 80. Comme beaucoup de musiciens, on était tous… Estomaqués. Et jusqu’à aujourd’hui, ça dure. J’adore ce musicien. Quand on est au courant de ce que cet homme a créé à la basse, et pas seulement en tant que bassiste, en tant que compositeur, arrangeur, c’est un musicien complet, en fait.
Comment s’est faite la rencontre ?
B.L. : J’étais à New York, à l’époque, et un soir, on jouait tous les deux dans deux clubs différents. Après notre concert, on est allés le voir, pensant à se dépêcher pour voir au moins la fin de son set. Et puis, il a terminé à 5 heures du matin. J’avais tout le temps ! Dans la nuit, il m’a appelé sur scène, parce qu’il n’y avait plus personne, les musiciens étaient tous partis. Il restait juste un trompettiste. Il a vu que j’avais ma guitare avec moi. C’est ensuite qu’il a su qui j’étais. On a fait deux, trois morceaux ensemble, et puis, le lendemain, on s’est revus, on a mangé tous les deux, etc. Six mois après, on tournait ensemble en Europe. C’était en 86, 87, je crois. Malheureusement, quelques mois après, il décédait.
Et il reste des bandes de ces concerts ?
B.L. : On a fait un album officiel en studio. Pour les concerts, il y a beaucoup de disques pirates qui sont sortis. Mais rien d’officiel, non. Je crois que la boîte pour qui on avait fait ce disque officiel, ils enregistraient les concerts à l’époque. Donc eux, ils avaient pas mal de matériel de qualité. Et c’est cette même société qui a sorti les pirates après. C’est dingue.
Et comment on se retrouve guitariste de Cream ?
B.L. : Ça m’a surpris. Alors, vous savez, je ne me souviens plus comment… Est-ce que c’est Clapton qui n’était pas là ? D’ailleurs, ça ne s’appelait pas Cream. Je ne sais plus, il y avait un autre nom. Il ne pouvait pas appeler ça Cream sans Clapton, forcément. Mais ça l’a fait. Pourtant tout le monde pensait que c’était un hommage à Cream. Mais… C’était assez chaotique, quand même. Je me souviens d’un concert au festival de jazz de Nice puis on a enchaîné au festival de La Haye au Pays Bas, le North Sea Jazz Festival. Et là, entre-temps, Jack Bruce et Ginger Backer se sont engueulés comme des poissons pourris. Ce qui fait que je me suis retrouvé tout seul en solo sur scène. Du coup, tout s’est arrêté là. J’étais content pour tout vous dire.
Revenons à 2026. Vous allez sortir l’album en vinyle ?
B.L. : Oui, mais il y a 150 commandes.
En tant qu’Alsacien, jouer en Allemagne, c’est plus simple ?
B.L. : J’ai joué beaucoup en Allemagne quand j’avais 14, 15, 16 ans. Naturellement, parce que j’avais une agence qui était basée à Stuttgart. En fait, j’ai commencé ma carrière de l’autre côté du Rhin. Puis rapidement en Europe, aux États-Unis. A tel point que les gens en France, ont cru que j’étais un musicien américain. Les Français ont entendu parler de moi qu’au début des années 90. Je travaillais pour Blue Note à l’époque qui était basé à New York.
Hervé Devallan
Birélie Lagrène « Elegant people » (Sextan)











