Si dans le cochon tout est bon, on peut dire que c’est également vrai pour le nouveau livre de Bernard Berrou. L’auteur breton aborde habilement la question de la condition animale à travers les Mémoires d’un cochon. Une fable qui en dit long, aussi, sur la condition humaine.

Bernard Berrou est un auteur qui nous a habitués à différents pas de côté. Son dernier livre, Le pays bigouden n’est pas en Bretagne (Locus Solus, 2024) nous entraînait loin des sentiers battus à propos d’une contrée qui lui est familière et dont il nous épargnait les clichés qui lui sont attachés. Aborder aujourd’hui la condition animale par le biais du cochon n’est pas étonnant quand on sait l’importance des élevages porcins en Bretagne et aussi de l’industrie agroalimentaire qui en découle (dont l’un des principaux fleurons se trouve précisément en pays Bigouden).

Soit donc, au départ, un petit cochon de la race Porc blanc de l’Ouest (aux « oreilles pendantes »), troisième rejeton d’une portée de onze, sauvé de la castration par les potentialités qu’il révèle dès sa naissance. Il sera verrat reproducteur comme l’était son père et mènera une vie de cochon que beaucoup de ses congénères pourraient lui envier. Car, nous dit Bernard Berrou, « la vie des cochons est une suite sans fin de réclusion et de souffrance ».

Son héros de son livre, lui, a la chance de ne pas connaître le caillebotis intégral (au sol perforé généralement en béton),  mais d’expérimenter la paille et même quelques échappées jouissives dans une prairie fangeuse aménagée par un éleveur qui n’a pas renoncé à certaines techniques d’élevage à l’ancienne.  Avant de commencer à faire état des prouesses amoureuses de notre verrat (entre 380 et 410 kilos quand même !), l’auteur évoque le triste sort des porcelets arrachés à leur portée pour être engraissés, à huis clos, dans l’attente de cet abattage à l’ancienne pratiqué à la ferme. Il nous montre aussi le jeune verrat de sa fable se mettre à l’écoute de Clovis, verrat en « pré-retraite » et donneur de conseils. Un vieux sage qui peut lui dire : « N’oublie jamais de partager les simples plaisirs de la vie avec des cochons qui te ressemblent ».

35 dessins de Nono

Arrive enfin le moment des premières grandes expériences. « Le coït est infini. Quinze minutes d’orgasme (…) parfois plus, qui dit mieux ? », s’exclame notre verrat. « La polygamie, c’est mon métier ». Début de la vie exaltante d’un verrat plutôt choyé par son éleveur, conduit au Salon de l’agriculture où il sera présenté à Emmanuel Macron et à l’ancien député de la ruralité Jean Lassalle, avant de connaître une progressive déchéance et l’envie d’aller voir ailleurs. Cet ailleurs, après la fuite de son enclos, sera celui de la rencontre des cochons sauvages. La fable de Bernard Berrou prendra alors une autre dimension avec la progressive transformation physique de notre héros en sanglier.

Ce récit pointu de l’auteur, très documenté, nous brosse une terrible image des êtres humains dont son héros souligne les « changements d’humeur », les « regards de travers » et plus encore les « instincts tueurs » et les « délires sanguinaires ». Mais tout cela est exprimé, au fil des pages, avec beaucoup de recul. Les 35 dessins de Nono y contribuent largement, ainsi que la place accordée, de-ci de-là, à quelques vers d’un poème ou d’une comptine, quand il ne s’agit pas des mots du grand Alain Bashung que l’éleveur fait écouter en boucle à son verrat pour stimuler ses hormones : « Les grands voyageurs/Cherchent des amuse-gueule au buffet de la gare/Trouvent des femmes seules pour hommes affamés/A quatre pattes/A quatre pattes/intacts ».

Pierre TANGUY.

Mémoires d’un cochon, Bernard Berrou, dessins de Nono, Locus Solus, 144 pages, 14 euros

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