Lire Pour entrer dans Grenade de Gabrielle Garcia s’impose en cette année d’anniversaire. Le 75ème de la Retirada. Tu dois savoir est une injonction paternelle et ce livre ouvre aux échos de ce qui peut être su, appris, compris et de ce qui restera incompréhensible ou ignoré, dans le double fond de la boîte noire.
Gabrielle Garcia est fille d’une mère bretonne et d’un père, républicain espagnol en exil. Fille d’exil donc. Son livre vient non pas refaire le chemin à l’envers, non plus qu’il ne rajoute au sang du sang, il vient renouer une identité, cherche dans le non-sens du sens. Car la guerre d’Espagne est ce qu’il y a de pire, qui fut civile et internationale, divisant chacun, cassant les familles, fracturant les villages, séparant les parents, entrant au couteau le plus long les lames de larmes et le sens jusque l’insensé. Le couteau maure et son fourreau, comme des armes qui soudain s’effilent et se relèvent sous l’encre bleue de l’auteure. Une guerre civile concerne le monde entier.
Le livre de Gabrielle Garcia, la malouine, vient à point nommé pour tous ces hommes qu’elle nomme exactement, pour tous ces lieux qu’elle hante afin que leur histoire, leurs histoires soient un tout petit moins hantées, les tranchées où ils sont morts un peu moins ignorées. Le livre se centre sur ce qu’était l’histoire d’un espoir et d’une défaite. Gabrielle Garcia est la fille de cela, ces liens l’habitent et elle habite ces liens. Sans les forcer, elle ouvre toutes les entrebâillures, pousse les persiennes, découvrant la pastèque des ouvriers d’Antrain, un cadeau de là-bas avec l’initiale du village gravé dans la peau ou la tomate coupée par quatre pour un anniversaire de silence sur la table de la cuisine. Le livre permet à l’auteure de reprendre sa place dans une histoire dont jusqu’alors je m’étais sentie, à tort, exclue.
Ce livre est une quête et une enquête
L’histoire de Gabrielle Garcia commence non loin du Sillon, avec un père là et pas là, présent et si lointain. Un père dont le silence s’ouvre et sitôt se referme. L’écriture répond à ce silence qui a suivi ce début de phrase : tu dois savoir. Puis le silence est tombé, s’ouvrant par fraction de secondes, par objets ou par lettres. Ce livre est une quête et une enquête, insistant sur une Espagne irréconciliable tant que les arrangements n’auront pu être désarrangés. Franco et le roi ont négocié, Todo està atado y bien atado (tout est ficelé et bien ficelé). Les notables de gauche et de droite y ont trouvé leur avantage et les villages, et les villes, et les quartiers ne sont depuis pas seulement découpés par le ciseau cruel du soleil.
Apprenez par ce livre comment Pétain a négocié ces exilés à la construction du Mur de l’Atlantique, dans les bases sous-marines de Brest, Lorient….. Apprenez dans ce livre cette géographie des âmes sans sépultures. Ces hommes et ces femmes vivant dans les grottes et que la guardia civil a, chaque jour, chaque nuit à quatre heures, empêché de dormir. Telle est cette violence perpétuée, irradiée jusqu’en Bretagne dont par ailleurs a témoigné l’écrivain briochin Louis Guilloux, militant du Secours Populaire allant aider les réfugiés dans les mines de Trémuson transformées en camp. Parlant de Salido paru en 1976: Lui-même n’avait jamais rien dit là-dessus. Il est vrai qu’il ne parlait pour ainsi dire pas. Silence donc du temps de Guilloux et silence rompu aujourd’hui, en 2014 par Gabrielle Garcia qui force les objets à parler, les paysages à raconter, les trous dans la montagne, les pierriers inhospitaliers de la sierra de Carzola ou les chapelles quand elles ont été remplacées par des maisons modernes. Si près, si loin.
Les mots retrouvent leur définition
Du Couesnon au Guadalquivir, le livre est un délivrement des mémoires, un recouvrement du sens. Le lexique s’ouvre, les mots retrouvent leur définition. Le carnet de l’enfant devient un livre bilingue et universel. De guerrilleros et de République. Celle que l’Espagne rêva et que l’armée franquiste a tuée à bout portant. Federico Garcia Lorca file entre les lignes, ses vers de soleil contre los fascistas. Nous nous retrouvons, face au livre, ignorants de tant d’histoire, la nôtre.
Gabrielle Garcia par le destin de son père, de ses oncles, par ses cousins, revient au cimetière, touche le tertre de terre arrondie sous lequel son grand père a été, à mains d’homme, déposé. À gauche en entrant. Son grand-père était entré dans la grotte, chassé de son village de la Plaine de Grenade, par les vainqueurs de la Cruzada. Ce terrier fut sa demeure pendant vingt ans.
Gabrielle Garcia se joue des partis et des notabilités, elle revient au plus important, au commencement des choses, dans leur brutalité âpre, depuis son enfance à St Malo avec un père qui se tait jusque la plaine de Grenade, dans une fournaise qui ne refroidit pas. Voyage retour d’une fille qui veut comprendre les trous, les silences, l’absence. Pas de plaque ni de cérémonie qui vaille, sauf ici, retirada des retirada, le retour par le haut. J’ai retrouvé le nom des sept victimes mais à la demande de membres de leurs familles, je ne peux tous les publier. Une guerre civile se termine-t-elle ? Combien de générations ? Combien d’exils et d’humiliation ? Gabrielle Garcia se pose en travers, elle nous donne à voir. Ce qu’elle peut montrer dit d’elle, de sa famille donc du monde. Une guerre civile doit se dire devant le monde en dépit de ce qu’il restera de mystère, d’absence, et de cette résignation à repartir sans trouver de réponse à mon interrogation.
Nous pouvons nous y perdre dans tous les noms de femmes violées
Pour entrer dans Grenade est une quête identitaire mais de joie ! De jubilation retrouvée. Nous pouvons nous y perdre dans tous les noms de femmes violées, d’hommes fusillés, de prés ou de vallées où cela a eu lieu, nous pouvons avoir le tournis mais la joie domine. Le viol s’arrête un peu par la nomination et le scandale des fusils. Joie de ces noms énoncés, prononcés, inscrits sur la page. On peut aussi danser dans les grottes d’une adolescence recouvrée sur des tubes d’avant 68, on peut sourire des surnoms attribués à chaque famille. Tous les villages et tous les coins de rue ont des cordes qui nous pincent: quand les fontaines d’Espagne retrouveront-elles leur cristal ? Quand ce pays pas si maudit, rempli d’indignados, ouvrira comme ces pages à la nécessité absolue des paroles échangées ? Quand ?
Ces hommes et ces femmes, les héros de ce livre, sont frères à jamais de l’épopée universelle. Auteurs d’un rêve toujours recommencé. Un rêve dur et doux dont les phrases fabriquent ce livre, distillées dans mon sang.
Gabrielle Garcia, Pour entrer dans Grenade, éditions mare nostrum, 18 €












