La Part Commune a édité une belle et lourde correspondance entre deux écrivains bretons. D’avant l’internet et les messageries instantanées ! Au temps des facteurs et des postes que Guilloux le briochin et Guéhenno le fougerais entretenaient une belle amitié de lettres !


Faits pour se rencontrer ? Sans doute vu leur origine.

L’un et l’autre formés par une enfance dans l’échoppe de cuir et de bois, de forme et de chausse ! Fils de cordonnier, enfants d’un des plus humbles artisanats.

St Brieuc, Fougères. Les deux villes sont âpres, les deux enfances manquent de beurre sur le pain, les deux hommes forment une œuvre. Guéhenno, l’idéologue, comme il se décrit. Guilloux, le conteur, le romancier. Guéhenno le professeur, hommes de lettres reconnu, établi, travaillant d’arrache pied (normal pour un fils de..), le briochin ne trouvant à vivre que de ses mots, toujours en quête de reconnaissance, manquant d’un cheveu le Goncourt, souvent déçu, mais trimant dans ses combats. Presque les mêmes combats qui les mènent, avec des outils différents. Guilloux s’inscrit dans le local, le secours populaire et la maison de la culture. Guéhenno soutient les causes, par moment au ministère. Quand il peut subventionner, il subventionne !

Les lettres se croisent, les amitiés s’élargissent, littéraires puis familiales. Quand les hommes ont une enfant, les joies se partagent, paternellement. Quand Guéhenno perd sa femme, quand les pères cordonniers quittent l’échoppe de la vie, les mots sont courts, happés par les peines. L’espoir revient, il relance les mots, les deux écrivains s’encouragent : « Je manque de confiance et d’entrain » dit le fougerais, et Guilloux soutient: « où en es-tu du Journal d’un homme de quarante ans ? Il ne faut pas fléchir, céder à des découragements. Ce livre sera un grand livre et tu seras impardonnable de l’abandonner. » Guilloux stimule Guéhenno ou dans un autre courrier, c’est l’inverse : « je vois bien que c’est autre chose que tu voudrais trouver : quelque travail régulier et qui vous assure à tous les trois la tranquillité. »

Ce sont les remous du siècle qui traversent les lettres des deux hommes : Guilloux à Guéhenno : « Je ne sais comment je m’étais fait l’idée que tu étais en zone libre, à Limoges, et par conséquent hors d’atteinte. On se fait bien des idées par les temps qui durent, et les moyens de s’informer n’existent pas. Déjà avant les catastrophes, je ne recevais plus guère de lettres… » Quelques semaines plus tard : « Le moment est extrêmement grave pour moi. J’étouffe ». On lit parallèlement aux courriers l’œuvre en train de se faire, sa fabrique lente, douloureuse, la littérature est précédée de tellement de ratures, le quotidien happe, sépare ou redistribue les cartes.

On est ravis que les deux compagnons ne se rencontrent pas davantage car s’ils se voyaient plus, il n’y aurait pas ces exercices de style, ce work in progress qui a lieu sous nos yeux. « Pour la première fois, dit Guilloux, je mesure le prodigieux égoïsme où vous contraint une œuvre et comme le monde que l’on se construit en esprit est un monde clos, qui momentanément n’en admet pas d’autre ». La correspondance aborde la question de l’écriture, de son chantier, des conflits que cela suscite avec Paulhan, qui fait la pluie et le beau temps : « J’ai pris, écrit Guilloux, ce que j’ai trouvé, j’ai pêché au hasard de la fourchette dans notre commune ratatouille. Tant pis si les morceaux lui puent au nez. » 

Et ce grand débat qui traverse ces fils de peu, ces moins que rien, que la culture a éclairés et qui ne se sentent jamais suffisants pour l’éclairer à leur tour. Ces deux là, malgré les titres, malgré les gloires souffrent donc d’un indélogeable complexe d’infériorité : « les intellectuels forment une race si triste, écrit Guilloux, si étrange, et en même temps odieuse et douloureuse. Pauvres gens ! Eux qui prétendent avoir le monopole et le dépôt de la culture. Petits bonshommes en sable, ils n’ont que du sable pour nourriture. Ce que tu dis sur leur compte, sur les puissances multipliées du mensonge en eux, vaut une fusillade. Mais ils y répondront comme d’habitude de leur sourire jaune ; Benda en tête, ce trou du cul !»

Langage écrit, encore verbal, la lettre est ce poteau d’angle entre l’oeuvre et l’homme. Cette butte témoin admirable, cet amer pour les lecteurs naufragés que nous sommes. Cette critique des critiques, aussi, quand Guéhenno note « quand on pense que ces M M de la critique croient payer et diriger des écrivains avec de pareilles crottes ! Les livres, heureusement, font leurs chemins tous seuls. Et dans la même lettre, une lettre permet tous les changements de ton ou d’humeur, cet aveu de Guéhenno : « je suis né assez grossier pour croire assez fort à l’existence du monde extérieur. »

Fissure dans l’amitié, mots maladroits (Guéhenno qualifie Guilloux de « montreur »), faux fuyants entre vieux frangins, après la passion vient la déliaison : la correspondance s’espace, l’amitié se distend, idéologiquement, humainement. Les deux écrivains font leur œuvre, une compétition !

Il y a des pépites dans ces lettres, des prémices de récit, Guilloux parfois hésite à tout expédier mais dit-il « une lettre est une lettre –rien qu’une lettre ».

Lisons cette correspondance étalée entre 1927 et 1967 entre deux hommes, peut-on dire des hommes vrais puisqu’ils le sont et que tous les mots à lire d’eux le démontrent ?

Ils doutent tant d’eux, tellement de leur œuvre qu’il est sûr donc que ces fils de cordonniers ont choppé dans l’échoppe à mots leurs parts de vérité. La nôtre donc !



Correspondance (1927-1967) Les paradoxes d’une amitié La Part Commune 21 €, 733 pages

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