Moins de deux mois après la sortie du lumineux cd Vers les lueurs, Dominique A publie sous son patronyme complet Y revenir, ouvrage autobiographique édité chez Stock qui, loin de tous les clichés inhérents au genre, confirme sa sensibilité haute sur l’horizon et la parfaite maîtrise de plume du Nantais d’adoption. Un livre bref et envoutant, une lecture obligée.


Enfant unique, Dominique Ané vit avec son père enseignant et sa mère sans emploi à Provins,  triste ville de Seine et Marne où la vie fait profil bas, et où sous la férule d’Alain Peyreffite, maire durant trente-deux ans,  beaucoup de gens sont de droite, l’air même que l’on respire est à droite. Le livre qu’il publie aujourd’hui évoque donc une enfance sans joie et traversée de la lourdeur précoce du tourment. Cette mélancolie épaisse tient moins aux relations que ce fils fragile et ultra- sensible établit avec ses parents et ses rares amis qu’à la pesanteur des lieux. Car, selon le mot de Kazuo Kamimura qu’aime à citer l’écrivain : «  Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécu ».

Nous voilà bien prévenus : parlant de lui, Dominique Ané cherche surtout à sonder la relation difficile, forcément difficile, qu’il établit avec sa ville natale. C’est donc un livre nocturne qui nous est ici donné en partage sensible. De la nuit de l’enfance à la nuit de la première adolescence, nous sommes sous le joug de la ville médiévale qui impose son ennui pesant et menaçant. La vie y est tissée de blessures, de froissements, de heurts, et quelques  éclairs de bonheurs, toujours chétifs, toujours provisoires, ne parviennent jamais à compenser cette gangue d’amertume partout répandue à grands traits cruels et définitifs.

L’ouvrage revient sur les heures longues et impitoyables des quinze premières années, sur la joie qui toujours manque. Et sur la cruauté des un(e)s et des autres, les lacunes  de l’amour et les rares tendresses trop vite emportées au galop fou des années fuyantes dans la chambre vide de la mémoire vaine. Il explore cette nudité qui nous constitue et en donne l’exacte topographie. A mille lieux d’un « livre de chanteur », ou d’une classique autobiographie déroulant la chaîne des anecdotes vaines, Y revenir est tissé de présences vouées à l’absence, d’une vie clandestine entre souvenirs déchirés et fêlures du présent.

Vingt ans après avoir quitté Provins pour Nantes dont il aime désormais à faire croire –sans vraiment y croire lui-même- qu’il est originaire  – « J’aime l’idée de me construire une origine factice avec le concours d’interlocuteurs peu regardants » -, l’écrivain y revient chanter, dans l’appréhension et une sorte de colère sourde. Ce voyage en arrière, ce retour en enfance agit en révélateur puisqu’aussi bien Dominique A découvre alors ce que les strates des années de rancune avaient masqué, que  Provins et lui sont « assortis, unis pour la vie par une même mélancolie âpre et agressive, un même goût de la poussière et du marécage, de ce qui recouvre et englue, chacun à l’abri derrière sa forteresse, guettant l’ennemi depuis les meurtrières, portant sur la plaine le même regard d’envie et d’inquiétude face à tout ce qui peut en surgir, toute nouveauté susceptible de bouleverser l’ordre des choses ».

 Il neige ce matin / La pierre embourgeoisée/ Accueille sourcils froncés/ La belle intruse blanche/ Qui me fait m’étaler/Je pleure comme un dimanche/Plus tard j’écrirai tout/ Quand je saurai viser chantait l’écrivain en 2006 dans  « Rue des Marais » sur l’album L’Horizon.  Ce déchirement des temps obscurs trouve ici, ici présent dans les lignes de ce livre sobre, sa guérison, comme si la partition des origines découvrait sur le tard  sa consolation, le devoir de mémoire amère  se transmuant en une façon de gratitude.   

On aime cette écriture de l’obscur puis du surgissement à la lumière, ce tremblé  délicat et cependant farouche de la langue de Dominique Ané. On y lit l’exigence d’un artiste parfait, tout autant  chanteur qu’écrivain.  Et un verbe tout hanté du mot de René Char : «  Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir »  – le geste artistique alors parfaitement rendu à ce qui devrait être son unique vocation, sa rage et son obstination : un long plaisir d’offrir.


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