En publiant une monumentale biographie de Tristan Corbière sous le beau titre d’  Une vie à-peu-près…, Jean-Luc Steinmetz, longtemps Professeur de littérature à l’ Université de Nantes, comble une étonnante lacune. Il fallait en effet remonter à 1929 pour trouver sous la plume d’ Alexandre Arnoux un semblable travail. La vie du poète morlaisien et roscovite prématurément disparu est encore ( et restera vraisemblablement) assez mal connue, c’est bien l’honneur de Jean-Luc Steinmetz d’avoir mené un long travail d’archiviste amoureux pour tenter de combler – autant que faire se peut- les blancs d’une existence décidément hors norme. Son ouvrage poursuit donc des traces fantomatiques, essaie de saisir les plus minces fils d’une trajectoire étonnante, celle d’un « fils de famille », rentier marginal, tuberculeux et rachitique, sans beauté ni emploi, sans statut ni diplôme -et qui mourut à trente ans. Steinmetz parvient même, avec l’aide d’un collègue, à retrouver en Angleterre L’ Album Louis Noir, ouvrage que l’on pensait définitivement disparu, lequel permet d’éclairer un peu davantage la personnalité tourmentée de l’écrivain qui paraissait pour l’éternité l’homme des seules Amours jaunes. « Jaunes » parce que  bancales, ratées, trahies, vénales. Jean-Luc Steinmetz aime comme nous ce refus du lyrisme habituellement dévolu aux choses de la passion amoureuse et cette poésie sans complaisance ni l’ombre jamais d’un trémolo. Nul mélodrame en effet chez Corbière. Pas de violons pleureurs ni de gluante guimauve. Chaque vers est parcouru d’une fièvre, celle de la dignité sourde qui bruit à chaque syllabe, celle  de l’assurance blessée, celle du camouflet surtout qui ne cesse d’être jeté à la longue tête triste de la morale et de ses représentants bouffis de certitudes. Ceux-là qui, selon le mot de Christian Bobin, sont comblés, comme on le dit d’un trou, c’est-à-dire que rien – ni air, ni doute, ni rébellion -n’y pourra plus jamais circuler. Insurgé autant que naufrageur, tel apparaît donc Edouard -Joachim qui préféra très vite se faire appeler Tristan.  Quelle mélancolie entendait-il dans ce prénom qu’il ne quitterait plus ? L’ouvrage  de Jean-Luc Steinmetz, fort documenté (525 pages), riche, sans prétention cependant à une improbable exhaustivité, très personnel, souvent drôle, rend bien compte de cette révolte et des fêlures intimes qui la nourrissent. Comme tel, il nous invite à relire les poèmes de ce Corbière que les peureux habitants de Roscoff, qu’il accablait de canulars, n’appelèrent jamais qu’ An Ankou- la Mort. Son verbe nous venge, le temps d’une lecture emportée, rageuse, dangereusement lucide, de nos communes misères – comme pierre noire jetée à la face du mal, des torts que l’on nous fait, d’ordinaire si peu et si mal vengés.



Tristan Corbière : Une vie-à-peu-près… Jean-Luc Steinmetz, éditions Fayard, 2011, 30 euros

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