Le nouveau livre de Hervé Jaouen est à la fois le procès-verbal d’un « naufrage médical » et un hymne à la femme aimée disparue. C’est le « journal d’un amour en deuil » (sous-titre de l’ouvrage), un récit d’ombre et de lumière.
« Elle aimait les oiseaux, les fleurs sauvages, les poèmes de Paul Eluard, les journées d’été et les soirées au coin du feu ». C’est en ces termes que l’écrivain breton parle d’Annie, sa compagne de toute une vie (65 ans de vie commune). Le chagrin est immense et aussi la colère car Annie est morte, en quatre mois, d’un cancer à la suite d’erreurs de diagnostic, nous dit l’auteur qui met en cause ici des professionnels de santé. Le point d’orgue de cette « débâcle » fut, ajoute-t-il, le passage aux urgences durant 96 heures à la mi-décembre 2023, avec une prise en charge pour le moins tardive, soit trois semaines environ avant le décès d’Annie. « Quatrième jour aux urgences. Rien de nouveau sous les lampadaires de la gare de triage ».
Ce récit aux allures de journal pointe donc certaines défaillances de notre système de santé mais c’est peut-être, et surtout, un livre qui permet à Hervé Jaouen de revisiter son compagnonnage amoureux avec Annie. Couple fusionnel par certains côtés, à l’image de ces passages du livre où l’auteur introduit son texte par les mots « Je suis tu es nous sommes ». Ainsi cette évocation bucolique d’un séjour en Pays bigouden : « Je suis tu es nous sommes dans la palud de Treffiagat, abrités du vent par la dune derrière laquelle la mer gronde et le ressac crépite comme du grain dans la vis sans fin d’une trémie ».
L’Irlande au cœur
De nombreuses évocations de ce genre ponctuent le livre. Moments de complicité dans des lieux parcourus, aussi bien proches (Le cap Sizun, Plougastel-Daoulas, Molène et Ouessant, Les Sept-Iles où il y a beaucoup d’oiseaux…) que lointains (à l’image du Monténégro), mais d’où émergent les paysages d’Irlande si chers à Hervé Jaouen (où l’on sait qu’il s’adonna longtemps à la pêche). Le voici donc avec Annie en « pèlerinage dans le sud-ouest de l’Irlande, ses péninsules, ses îles Kelling et sa Grande Blasket ». Les voici aussi rendant visite à l’immense écrivain irlandais John McGahern dans le comté de Leitrim.
Mais le livre est également la relation des rituels d’un vieux couple, à commencer celui du samedi soir où chacun se mettait « sur son trente et un » pour fêter la fin de la semaine, avant de savourer un bon repas au son de la musique. Il y avait aussi les traditionnelles courses aux halles de Quimper (« Les endives que la maraîchère nous mettait de côté »), le déjeuner en ville, ce repas, une autre fois, au restaurant installé dans la maison natale de Max Jacob … Sans oublier les rendez-vous littéraires, les salons du livre de Penmarc’h ou de Carhaix où Hervé et Annie aimaient se retrouver ensemble. Mais Hervé Jaouen tient à le préciser : « Il ne faut pas confondre routine et rituel. Faire l’amour était pour nous une célébration ».
Aujourd’hui, Annie n’est plus. « En n’étant plus la nôtre, cette maison n’est plus la mienne », confie l’auteur. La paire de jumelles d’Annie est restée sur la table, note-t-il aussi, celle qui lui permettait de se mettre à l’affût des oiseaux ». Le chien, lui, tourne en rond et a « perdu ses repères ». Récit d’un deuil, donc. Récit d’un dialogue qui se poursuit en secret quand il se rend, par exemple, sur la tombe de la disparue. A l’enterrement d’Annie, dans l’église d’Ergué-Gabéric, l’organiste avait joué « Que ma joie demeure ». Hervé Jaouen s’en souvient.
Pierre TANGUY.
Annie et les oiseaux, Hervé Jaouen, Terres de France/Les Presses de la cité, 280 pages, 22 euros.











