Les poèmes posthumes de Jean Lavoué sont désormais entre nos mains grâce, notamment, à la diligence de Anne, son épouse. Le poète morbihannais, décédé en mai 2024, savait ses jours comptés, conscient d’entrer à brève échéance dans son « silence » et dans sa « nuit souveraine » comme il l’écrit lui-même. Son livre prend donc aujourd’hui valeur de testament.

A la vue du titre de ce livre de Jean Lavoué, intitulé L’obscur et la grâce, comment ne pas penser d’abord à La pesanteur et la grâce, ce recueil de pensées à portée philosophique et religieuse de Simone Weil (1909-1943). Elle y parlait de l’amour, du mal, du malheur, de la violence mais aussi de la beauté. A sa manière, Jean Lavoué la rejoint dans son appréhension du monde quand il aborde, en langage poétique, les thèmes du silence et de la pauvreté. Chez la grande philosophe comme chez Jean Lavoué, d’abord et avant tout, des paroles de sagesse.

« C’est sur ce qui te manque/que s’ouvrent les clairières ».  Jean Lavoué aimait les clairières.  Clairières de troncs et de sève. Clairières métaphoriques. « Chaque jour sera un peu dimanche/Par ses clairières de silence » car « ils se peut qu’un silence enfante des clairières » ? C’était aussi l’homme des « lisières », autant de références implicites à l’arbre et à la forêt car, écrit-il, « dans le moindre frémissement de la branche/Scintille la lumière du silence ».  Le silence, en effet, est au cœur de ce recueil posthume. « A la pointe de ton silence/S’ouvre un chemin ou tu n’es jamais seul ». Ce chemin était, dans la réalité quotidienne, celui qu’il empruntait le long du Blavet près de sa ville d’Hennebont. « Enchantement simple ce matin/De me sentir pleinement vivant/En marchant seul d’un pas allègre/sur cette rive du Blavet ». Ce qui lui faisait écrire aussi : « C’est dans les forêts du silence/que j’ai vu poindre à nouveau/ les premiers crocus ».

Le silence, mais aussi la pauvreté. Jean Lavoué aimait Le chant des pauvres, comme il l’a exprimé dans un livre consacré aux auteurs bretons (éditions L’enfance des arbres, 2021). En préfaçant aujourd’hui L’obscur et la grâce, le moine-poète Gilles Baudry note à juste titre les nombreuses « occurrences du qualificatif pauvre » au cœur de l’ouvrage. « Cueillir la pauvreté des mots/traduits du silence/Se découvrir relié/Au souffle qui traverse/Sans rien à retenir/que la joie d’être ici ».

Cet appel au silence et à la pauvreté reliait étroitement Jean Lavoué à Christian Bobin. Il lui dédie d’ailleurs ces vers écrits le 23 novembre 2023 (jour du premier anniversaire de la mort du grand poète français). « Jamais la mort n’eut/Davantage qu’avec toi/Ce goût d’enfance/Comme si tu étais venu/murmurer son secret/A notre oreille//Cette promesse/de silence et de neige/que nous avons tous en commun ». Parfois des souvenirs douloureux, traumatisants, viennent aussi percuter le poète méditant. C’est ainsi que Jean Lavoué évoque avec, à la fois douleur et délicatesse, la mort accidentelle de sa sœur en 1973. « Tu dénoues patiemment/Dans le silence des nuits/les lianes de ma vie bouleversée ».

Le méditant Lavoué n’ignore pas non plus la « barbarie » et la « puissance brute » qui s’étalent aujourd’hui sous nos yeux. « De bosquets en bosquets/jusqu’aux terres de l’Ukraine/nos chants seront solidaires/et notre force paysanne ». L’obscurité du monde, il la connaît. Mais, au-dessus de tout demeure le chant qui sauve : « Rendre grâce : le seul sésame qui nous ouvre le ciel ».

Pierre TANGUY.

L’obscur et la grâce, Jean Lavoué, préface de Gilles Baudry, L’enfance des arbres, décembre 2025, 177 pages, 17 euros.

Les Actes d’un colloque, organisé le 8 novembre 2025 à Saint-Jacut-de-la-mer et consacré à l’Allegro spirituel de Jean Lavoué, parole de prophète, viennent d’être publiés. Éditions L’enfance des arbres/Des Sources et des Livres, 2025, 145 pages, 15 euros.

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