Publier l’œuvre poétique complète d’Emilienne Kerhoas n’a pas été une mince affaire. Cette discrète poète finistérienne (1925-2016) est heureusement aujourd’hui mise en lumière grâce à la diligence de l’écrivain et universitaire brestois Alain-Gabriel Monot et aussi des Editions Calligrammes (avec, bien sûr, la complicité de la famille). Voici aujourd’hui entre nos mains le premier tome de cette œuvre poétique qui réunit sept recueils.

Emilienne Kerhoas était institutrice. Née à Landerneau et décédée au Faou, elle a occupé différents postes dans le Finistère. A commencer par Saint-Cadou. Le petit village des Monts d’Arrée avait d’ailleurs donné son nom à un premier recueil publié en 1957. Six autres recueils suivront, couvrant à peu près sa vie active. Ils seront publiés à Bordeaux par les Nouveaux cahiers de jeunesse mais demeureront dans une forme de confidentialité. Seuls quelques lecteurs perspicaces et avertis (dont fait partie Alain-Gabriel Monot) avaient bien repéré très tôt ses talents. On notera néanmoins que, en 2006, sa ville natale de Landerneau lui avait rendu hommage en publiant un livret intitulé « Emilienne Kerhoas, regard poétique ».

De quoi nous parle Emilienne Kerhoas dans ses poèmes ? « Son œuvre poétique porte la trace et le sens du paysage et fait bon usage de l’abcédaire de la nature », souligne l’éditeur Yvan Guillemot. Il ajoute : « Au scepticisme qui tourmente la conscience moderne, elle oppose la nécessité du chant et l’affirmation heureuse du fait de vivre ». Ceci en dépit de drames personnels, dont la mort prématurée de son époux Jacques Kerhoas en 1992 et celle de Catherine, sa plus jeune fille, en 2015.

« Fille de Bretagne »

Dans la préface de ce livre, Alain-Gabriel Monot raconte pour sa part le plaisir qu’il prenait à lui rendre visite dans sa maison du Faou, pour de savoureuses conversations autour d’une longue table qui était, comme il l’écrit, son « atelier », sa « table de veille ». Expérience déjà partiellement relatée dans un livre sur Emilienne Kerhoas qu’il avait conçu avec la photographe Aïcha Dupoy de Guitard (Soie du feu sur l’étoffe du ciel, éditions Calligrammes, 2023). « Emilienne écrit tout le temps. Sans guère de ratures ou de remords (…) Mais qui saura d’où venait l’inspiration ? D’une promenade, d’un supplément d’âme, d’une émotion, du hasard, d’une peine, du temps qu’il faisait ? Cela demeure informulé », note le préfacier.

D’une promenade ? « Je suis allée à travers champs/cueillir les chardons du vent/je t’ai donné à mon retour/mes lèvres lourdes d’un miel d’absence » (dans le recueil Saint-Cadou, 1958). « La brume que ton rêve dessine a bu/La clarté de la mer ; un bleu retenu/Se révèle ici comme un ciel inconnu », écrit Emilienne Kerhoas dans un « poème bleu » de son recueil Le sens du paysage en 1974 et, ici, peut-être inspirée par ce littoral du Pays pagan qu’elle affectionnait.

La peine est là dans son recueil L’épreuve du temps en 1959 : « Il n’est point de moisson future mais d’invisibles fossoyeurs refermant d’anciennes blessures. Il faut se hâter d’être cependant ». Dans son recueil Epars de 1969, il y a ces « Poèmes pour Catherine » où elle écrit dans l’un d’entre eux : « Pour conjurer l’absence je fais entrer dans tes yeux une maison fleurie, tout un village de fontaines, des pentes douces, gorges d’oiseaux où l’ombre est rose./Et l’appel de l’hiver, orgue futur ».

La peine, la douleur, mais toujours l’amour, comme dans La terre promise en 1963 : « Lorsque je tiens dans mes mains frêles/Ton visage si beau,/Le soleil fait un grand bruit d’ailes/Dans le lit de roseaux ».

Ainsi allait Emilienne Kerhoas sous les cieux du bout du monde, « cette fille de Bretagne, éprise d’absolu, rebelle et sauvage, tendre et sensuelle », note Yvan Guillemot qui annonce qu’un second volume réunira des recueils ultérieurs et des livres d’artistes dont ceux réalisés avec le plasticien Yves Piquet, déjà présent dans ce premier tome puisque ses peintures inaugurent chacun des recueils qui s’y trouvent.

Pierre TANGUY.

Œuvre poétique I, Emilienne Kerhoas, Peintures d’Yves Piquet, préface d’Alain-Gabriel Monot, éditions calligrammes bernard guillemot, novembre 2025, 432 pages, 28 euros.

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Livres