Le titre d’un tel livre pourrait faire penser à un livre de scientifique ou de musicologue. Il n’en est rien. Jean-Luc Le Cléac’h nous propose, dans des courts textes en prose poétique, ses réflexions et méditations autour du monde minéral. Car la « musique de la matière » dont il est question ici, c’est d’abord celles des minéraux dont l’écrivain nous propose une approche inédite.
Il n’en finit pas de nous surprendre. Ecrire un livre sur L’élégance des eaux vives (La Part Commune, 2016) était déjà une gageure. Poursuivre avec L’hiver, saison de l’esprit (La Part Commune (2021) semblait ajouter à la difficulté. Que dire alors, aujourd’hui, d’un livre consacré à la matière, plus précisément aux minéraux. Comment passionner son lecteur sur un tel sujet si l’on ne se prétend pas un peu géologue quand il s’agit d’expertiser les sols ou encore historien quand vient le moment de parler des pierres au cœur des monuments ? Jean-Luc Le Cléac’h relève le défi en abordant le sujet sous un autre angle et en commençant par nous dire que « dialoguer avec les pierres, c’est faire reculer les limites du silence, repousser les frontières de l’inaudible » ou en concluant son ouvrage par ces mots : « Les pierres existent dans une réalité étrangère à notre expérience du monde, elles nous offrent la possibilité d’un décentrement bien venu, je dirais même salutaire ».
Paroles de poète qui s’emploie dans son livre à nous livrer toutes les sensations éprouvées au contact du monde minéral. Son regard sur les pierres est, le plus souvent, prétexte à appréciations ou considérations d’ordre philosophique sur notre époque gagnée par la vitesse et l’immédiateté. Il s’appuie souvent, pour le dire, sur des auteurs dont il a fait son miel (et qui ont, eux aussi, parlé des minéraux) : Roger Caillois, Gaston Bachelard, Jorge-Luis Borges, Julien Gracq, Pierre Bergounioux, François Cheng, Wang Weï… « Avec Roger Caillois, note Jean-Luc Le Cléac’h, « Il était admis qu’on pouvait s’extasier devant les pierres ».
Des plaisirs esthétiques
Comme « la pierre est partout chez elle en Bretagne », l’auteur (il vit dans le Pays bigouden) s’en donne à cœur joie. Défilent, au fil des pages, les calvaires en pierre de Kersanton, les menhirs du pays de Guillevic, les forteresses et les citadelles, les cales de mise à l’eau au bord de la Rance, les quais minéraux de Concarneau ou du Guilvinec… Jean-Luc Le Cléac’h voit et collectionne. « Au début, les galets trouvés sur les plages de la baie d’Audierne », raconte-t-il. Puis sa curiosité s’est élargie à la mesure de ses escapades, notamment en Europe du nord. Il admire ces pierres aujourd’hui sur des étagères de sa maison : « grès paysager » ou « bloc de malachite » par exemple, ou encore ces pierres volcaniques ramenées d’Islande. Au point d’avouer ; « Dans le voisinage des pierres, je mène une vie recluse qui à certains égard n’est pas sans parenté avec la leur ».
Pas question, pour autant, de figer le minéral dans un état. Rien ne plaît autant à Jean-Luc Le Cléach que « l’effacement » de « la frontière entre le minéral et le végétal ». Ainsi évoque-t-il ces racines du chemin qui « affleurent » et deviennent « lisses » au point de les confondre avec des pierres. « Je cherche les points de convergence, écrit-il, ce qui réunit, ressemble, rassemble ». Quant à la musique de la matière, dans son côté le plus élémentaire, elle peut surgir tout simplement à l’oreille de tout homme attentif : « Un frisson me parcourt l’échine au moment où la pluie commence à tomber à grosses gouttes sur la paroi de schistes bleus ».
La pierre, selon lui, suscite des plaisirs esthétiques parce qu’elle « revêt toutes sortes d’apparence pour nous séduire ». La pierre, nous dit-il encore, il faut parfois la porter sur soi, la palper. « Instituer une nouvelle relation ». Il cite à ce propos Delphine Horvilleur : « Poser un caillou sur une tombe, c’est déclarer à celui ou celle qui y repose, que l’on s’inscrit dans son héritage ». Jean-Luc Le Cléac’h en convient et peut écrire : « La mort et les pierres ont de tout temps été liés. A l’opposé des fleurs qui fanent vite, les pierres durent ».
Pierre TANGUY.
Musique de la matière, Jean-Luc Le Cléac’h, La Part Commune, 2025, 110 pages, 13,90 euros
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