Reloaded est le premier album original de Kas Product depuis 1986. C’est aussi le premier album de l’ère post Spatsz, avec l’indispensable Mona Soyoc entourée des bretons Pierre Corneau et Thomas Bouetel. Rencontre avec les trois rennais dans un bar parisien
Comment s’est passé le processus créatif de Reloaded ?
Mona Soyok : De manière synergique, c’est-à-dire que chacun a amené des choses. Pierre un riff de basse, moi une mélodie, Thomas un son et des rythmes. C’était passionnant, il y avait un échange constant d’information et d’inspiration.
L’inspiration est venue immédiatement où cela traînait depuis la reformation ?
Pierre Corneau : D’un seul coup. Dans un premier temps, l’optique était de reproduire sur scène les titres du Kas Product historique dans un grand hommage au groupe. A force de jouer, on était tellement à l’aise ensemble, que Mona a proposé de poursuivre avec des morceaux originaux. L’album est sorti de terre en 2 mois. Il n’y a pas eu d’écriture de chansons du début à la fin, mais des tas d’idées ont été amenées.
M.S. : Chacun avait des choses depuis longtemps, mais c’est ensemble qu’on a tout donné.
Thomas Bouetel : Il y a eu une période de préproduction pendant que Mona était sur le tournage d’un film. Avec Pierre, on balançait quatre ou cinq idées par jour sur un ordinateur. Quand Mona est revenue, c’était parti. Elle a improvisé des paroles sur nos inspirations. A ce moment-là, les titres duraient presque 10 minutes. Une fois les voix posées, on a tout déconstruit et réenregistré les morceaux qu’on avait sélectionnés.
Cette seconde partie s’est faite en studio ?
P.C. : Les maquettes ont été faites en MAO à la maison en Bretagne. On a mis au propre les voix, les basses et quelques guitares dans un vrai studio à Paris.
M.S. : Au départ, c’est grâce à Pascal Obispo qu’on a eu le Studio. Pierre avait travaillé avec lui. Il lui a fait écouter les maquettes et Pascal nous a proposé d’utiliser son studio pendant une semaine.
P.C. : Son ingé son était aussi là, Youri Benaïs. Un mec extraordinaire. S’il bosse pour Obispo, c’est aussi un fan de métal. Il mixe tout un tas de projets. Lui aussi a craqué en écoutant les maquettes et a voulu bosser sur l’album. Ça nous a mis dans une belle dynamique. Le mix a aussi été réalisé par Youri. Avec ce studio, on disposait vraiment des outils à la pointe. Ceux dont on rêvait.
A l’écoute du disque, on s’éloigne des premières intentions du Kas Product des années 80. Mona, quelle est la différence entre le groupe des années 80 et aujourd’hui ?
M.S. : Les limites technologiques ne sont plus les mêmes. Les années 2000 ont multiplié les possibilités. L’évolution est logique et naturelle.
P.C. : Si Spatsz avait eu les outils dont on dispose aujourd’hui, Kas Product aurait sonné différemment. Surtout lui qui était très féru d’hard ware.
T.B. : Oui, il était au taquet sur les outils. Pour l’album de reprise, j’ai eu accès à son ordinateur. J’ai vu où il en était. Ça m’a beaucoup aidé. Le problème de la MAO, c’est qu’il y a peu d’échange. Personne ne se parle vraiment. C’est un peu triste. Le fait d’avoir accès à ses machines m’a souvent rassuré.
Il y a donc une vraie continuité !
T.B. : Oui, ma première étape MAO a été de refaire entièrement ce que Spatsz faisait. Pour chaque morceau.
M.S. : Avant « Reloaded », avec Thomas, on a travaillé sur tous les anciens titres pour rendre hommage à Spatsz et retranscrire les morceaux sur scène. Ça a donné lieu à « Tribute », une compilation avec quelques inédits de l’époque.
T.B. : Ça a été une école formidable avec la mémoire de Mona.
M.S. : A ce moment-là, l’objectif était de reproduire le son Kas Product quitte à l’améliorer.
Vous êtes reparti de cette source pour « Reloaded » ?
T.B. : Il n’y a pas eu cette volonté. Mais avec cette première étape, j’ai changé ma pratique. Ça m’a permis d’avoir une méthode. Dans les années 80, ce sont les machines qui parlent. C’est-à-dire qu’il y a une façon particulière de brancher les effets. Ce n’est pas la personne qui joue qui est à l’initiative de l’effet, mais ce sont les autres éléments qui enclenchent les sons. Ce sont des branchements en chaîne. Pour « Reloaded », j’ai voulu davantage faire parler la machine plutôt que d’avoir son contrôle absolu.
Et à l’époque, il n’y avait pas de bassiste non plus ?
P.C. : Lors de la recréation de Kas Product, Mona a émis l’idée d’ajouter une basse. Un jour j’ai été contacté par la petite boîte de prod rennaise de l’époque. On se connaissait de vue. On vient tous les deux d’un univers rock français des années 80. J’ai été auditionné.
M.S. : Précisons, qu’il était le seul à l’audition ! (rire)
P.C. : Je dois dire qu’au début des répétitions, Mona me demandait de jouer les séquenceurs qui sont sur les versions historiques. Mais rapidement, je m’en suis éloigné. J’ai même refusé de les écouter. Et de partir sur ce que – eux deux – avaient construit. J’ai sans doute donné une autre couleur. On traduit ça par organique puisqu’il y a un instrument en bois et un humain qui au départ était joué par une machine.
M.S. : Je t’ai même encouragé à le faire !
A l’époque l’arrivée d’un bassiste avait été envisagée ?
M.S. : A l’époque, les lignes de basse étaient jouées au synthé par Spatsz. Mais on avait pensé à un guitariste, notamment Mellano. C’est pour ça que j’ai fait un disque avec lui ensuite. Parfois, on s’amuse à dire que Pierre est le seul musicien du groupe. Il a plus de connaissance que nous deux.
P.C. : Une connaissance théorique. Mais ce n’est pas forcément un avantage. A cause de ces contraintes, certaines idées vont être écartées d’office. Quand on n’a pas trop de bagages théoriques et qu’on a une bonne oreille, on a un instinct parfois plus pertinent.
Vous habitez tous les trois en Bretagne ?
En Chœur : Oui, à Rennes ou pas loin.
La grande famille des musiciens rennais existe ?
M.S. : On peut dire, oui.
P.C. : Il existe les dinosaures qui étaient au concert hommage de Frank Darcel par exemple fin 2024. Dont ma pomme. Mais il y a beaucoup de jeunes gens qui sont passés par là depuis. La liste des dinosaures s’amenuise avec le temps…
Et ces différentes générations se parlent ?
P.C. : Dans les années 80, il y avait des chapelles. Là beaucoup moins. La scène est foisonnante.
M.S. : Rennes est une ville passionnante. Il y a de la musique partout et tout le temps. On peut voir des groupes australiens ou américains dans des bars. Il y a de nombreux festivals en Bretagne, des artistes partout, des peintres, des photographes, etc. La photo du verso de la pochette de l’album a été prise par une photographe rennaise. La styliste est aussi de Rennes.
Kas Product à l’époque avait fait la première partie de Marquis de Sade.
M.S. : Marquis de Sade a invité Kas Product pour faire le tour support et ça nous a sorti de Nancy. C’était à l’invitation d’Hervé Bordier leur manager.
Par la suite, vous avez gardé contact avec la scène rennaise ?
T.B. : Je ne sais pas, moi j’avais 10 ans !
P.C. : Côté rennais, on n’avait pas de contact avec Mona. Je la croisais simplement à l’occasion de concerts. Je n’osais pas lui parler, c’était une icône. Elle était très intimidante. Et elle l’est toujours ! (rire de Mona). Kas Product était seul en France à produire une musique typée électro indus tel qu’on l’appellera plus tard. Il n’y avait que des guitares en bois et des batteries à l’époque. En 1982, quand je les ai vus pour la première fois, j’étais tétanisé. C’était génial. En France ils étaient seuls. Il fallait chercher en Allemagne pour trouver quelque chose d’approchant.
Kas Product a touré à l’étranger à l’époque ?
M.S. : On a beaucoup joué en Suisse, en Belgique, dans les pays Scandinaves, en Italie, en Espagne…
Et aux États-Unis ?
M.S. : Surtout en 2012.
Vos racines américaines ne vous ont pas ouverts des portes à l’époque ?
M.S. : A l’époque, on n’a pas réussi à percer là-bas. Il aurait fallu avoir un booker. Et on était en province. On a quitté Nancy assez vite pour Paris.
Mais toujours pas à Rennes ?
M.S. : Non, je suis à Rennes depuis 5 ans.
Pierre, est-ce que vous avez joué avec Marquis ?
P.C. : J’ai été invité par Frank, à jouer sur le deuxième album de Marquis. Mais jamais sur scène, ni avec Marquis, ni avec Marquis de Sade.
Parce que à l’époque il y avait une vraie cassure entre Marc Seberg de Philippe Pascal (chanteur de Marquis de Sade, ndlr) où vous jouiez et le groupe de Frank Darcel, Octobre ?
P.C. : Oui. Ils ne se parlaient plus. C’était la guerre. Marquis de Sade s’est séparé pendant l’enregistrement de leur second album « Rue de Siam ». Quand le disque est sorti, c’était déjà fini. Pour l’anecdote, au début de Marc Seberg, je vivais chez Philippe et un jour il arrive de chez le disquaire Rennes Musique avec le premier album d’Octobre, l’EP doré. On l’écoutait et il s’avère qu’il aimait cet album – et moi aussi – et il le passait souvent. Je l’avais raconté plus tard à Frank et ça l’amusait beaucoup. Il était heureux d’apprendre ça. Mais à l’époque, on ne le disait pas. C’était deux clans et moi j’étais dans le clan opposé. Frank a fait appel à moi pour faire son seul album solo « Atao » qui a connu un vrai succès en streaming après son décès. Je dois jouer 3 ou 4 titres sur ce disque.
Kas Product est désormais un groupe rennais ?
M.S. : Carrément.
P.C. : Ça ne veut plus dire grand-chose. Avant Internet, ça avait du sens.
T.B. : Avant Mona n’était pas rennaise, maintenant si (Nancy…) (rire de Mona et Pierre)
Thomas, vous me disiez que vous appreniez le breton…
T.B. : A côté de Kas Product, je travaille dans une compagnie de danse contemporaine et danse bretonne. Ils sont bretonnants et donc j’essaye de m’y mettre. Et ma fille est dans une école bilingue, une classe bretonne immersive dans le public.
Mona, vous vous sentez bretonne ?
M.S. : J’ai demandé la nationalité bretonne (rire) Il va falloir ouvrir le bureau pour les passeports !
Pierre, vous êtes breton ?
P.C. : Pour tout dire, je suis né à Paris. Je suis arrivé en Bretagne j’avais 6 ans. Je suis devenu breton.
Mona, pourquoi être venue vous installer à Rennes ?
M.S. : On avait une boîte de prod au début qui était rennaise qui s’appelle IDO Spectacle. Une société d’ailleurs fondée par Thomas. C’est comme ça que je l’ai rencontré avec Spatsz. A Rennes il y a un vrai foisonnement et une vraie solidarité. Je n’aurai pas pu faire ça à Paris par exemple.
Pierre, vous avez tenu un commerce pendant un temps à Rennes ?
P.C. : Pendant une période de ma vie, j’ai complétement lâché la musique. Pendant 10 ans, j’ai tenu un magasin de jeux vidéo. Je me suis marié et j’ai eu des enfants. Et un jour, j’y suis revenu avec les Nus, Philippe Chrétien et Kas Product.
Mona, c’est un peu la même chose, vous avez tout arrêté après la séparation en 1986 ?
M.S. : Après notre séparation, je ne pensais jamais remonter sur scène. J’ai erré… J’ai vécu aux États Unis, habité en Grande Bretagne, je me suis mariée, j’ai eu un enfant et en 2012, quand Spatsz m’a proposé de donner un concert, j’étais aux Etats-Unis. Il m’a payé le billet. J’ai dit OK. J’étais faite pour la musique en fait ! On a joué devant 700 personnes avec des musiciens de Tuxedomoon. Et c’était reparti jusqu’à la mort de Spatsz.
A ce moment, vous avez pensé tout arrêter ?
M.S. : J’ai pas eu le temps d’y penser. Très vite, IDO Spectacle m’a proposé d’enregistrer une compilation. Ça a pris du temps. C’était une façon de faire le deuil et de remonter sur scène. Avec Thomas, on a travaillé le son. Une fois la base mise en place, Pierre est arrivé. Du coup, l’identité de Kas Product a évolué. Je me suis réappropriée le groupe et j’en suis fière. C’est une joie et une chance d’avoir pu rebondir avec Thomas et Pierre.
Thomas, comment êtes-vous passé de IDO Spectacle à Kas Product ?
T.B. : A la base, je jouais dans une fanfare. D’ailleurs, IDO Spectacle a été créé pour ce groupe. Puis la boîte s’est développée. Au bout d’un temps je me suis détaché de la société. J’y suis toujours, mais je ne suis plus administrateur. C’est désormais Catharina. Pour l’anecdote, je ne connaissais pas le groupe avant que IDO Spectacle n’organise un de leur concert à l’Ubu. J’étais d’ailleurs à la billetterie ce soir-là et je n’ai pas vu le show. Après la mort de Spatsz, plusieurs personnes ont été présentées à Mona par Catharina pour refaire les morceaux. Un jour, on me propose l’ordinateur de Spatsz pour récupérer les sons. Informaticien de base, j’e m’en occupe… Et Mona a dit « On y va ! »
Hervé DEVALLAN
Kas Product « Reloaded » (Verycords)











