L'identité marque la différence autant que la ressemblance… Elle se constitue en se différenciant… Former un groupe, c’est créer des étrangers… Alors ! Qu’est-ce que l’identité ? Et l’identité bretonne est-elle souveraine ?
La Bretagne occupe dans l’histoire de France une place à part. Celle d’un territoire qui devint français le 13 août 1532, lorsque François Ier signa l’édit d’Union de Nantes scellant l’annexion du duché de Bretagne par le royaume de France. Un lent processus qui prit fin à la Révolution. Nous sommes le 4 août 1789, les députés de l’Assemblée nationale constituante votent l’abolition des privilèges, mettant fin à l’autonomie de la Bretagne par suppression de son Parlement interdit de siéger. Dès lors, il ne resta aux Bretons que leurs terres, leur honneur et leur identité ; des joyaux qui sont la fierté d’un pays à nul autre pareil.
« Identité » vient du latin idem signifiant « le même » : l’identité de l’auteur de cet article exprime que ledit auteur est en quelque sorte « le même » que lui-même ; il est donc rationnel qu’en ce qui regarde une société, une ethnie ou une culture, chacune d’entre-elles pose un « dehors » pour qu’existe un « entre nous » ; en conséquence, il faut des frontières pour que se dessine un pays intérieur, et des « étrangers » pour que prenne corps une identité. Cette doctrine est à la fois un principe d’inclusion et d’élimination. Essayons de comprendre pourquoi.
La différence autant que la ressemblance
L’identité collective – celle d’une société, d’une ethnie et/ou d’une culture, voire les trois réunies – se construit de manière additive, telle une accumulation d’individus compatibles à vivre ensemble en fonction du respect de règles établies ou implicites. Ce groupe humain a conscience de partager une unicité globale relative à moult connaissances générales, parmi lesquelles des traditions historiques… un habitat spécifique… une manière de se vêtir et de se nourrir… divers productions musicales, graphiques et littéraires… bref, un ensemble d’interactions physiques et intellectuelles relatifs a des comportements sociaux caractéristiques : il s’agit de l’identité du groupe, constituée de personnes différentes les unes deux autres, entendu que leur individualité est mise en berne lorsque c’est au bénéfice du collectif, sinon l’identité de groupe s’effondre.
La conception philosophique de l’identité collective est loin de ces considérations. Il est toutefois essentiel de s’y référer car toute la culture occidentale relève de ce concept métaphysique. On peut dès lors envisager qu’une identité, quelle qu’elle soit, n’est jamais close sur elle-même. Nous avons affaire à quantité de signes et symboles qui s’entrecroisent et forment des configurations mouvantes et évolutives. En d’autres termes, l’identité collective de chaque individu, celle dont il se réclame : Breton… Gallois… Ecossais… est un repère dans la diversité grouillante des autres identités. Cet élément est primordial car il pose le principe des frontières physiques, culturelles et morales.
L’identité par sa substance
Changer d’identité c’est devenir un autre. Est-ce possible ? NON. Ici encore la philosophie nous aide à comprendre. Prenons l’allégorie de la bougie racontée par Descartes. Faisons-la fondre… Ce qui était dure devient liquide… La bougie disparait… Elle perd son odeur… S’étiole…Se rabougrit… Mais la cire demeure parce que sa substance est immuable quelle qu’en soit l’aspect. Le propre d’une identité individuelle en évolution est donc de se transformer tout en restant la même ; un côté Barbabapapa-Barbabulle-Barbatruc qui se métamorphose sans changer de substance. Laisser croire le contraire est une pure fantaisie. Il en va de même pour les identités de groupe. L’identité bretonne d’aujourd’hui ne ressemble pas à celle du XIXe siècle, mais elle reste la même : bretonne, évolutive et invariable, sinon elle disparait.
L’identité bretonne est donc chronologique [elle évolue au fil du temps et de l’Histoire] et c’est l’un des secrets de sa longévité. Mais là encore, si la substance est bel et bien effective, elle existe à travers différents types de mouvements. Que vaut-il mieux pour (r)éveiller les consciences ? Un va-et-vient d’escarpolette ou un soulèvement de grande roue ? L’essentiel étant de savoir de quoi a besoin l’identité bretonne afin de perdurer : d’un ronronnement identitaire proche du félin endormi rassurant les touristes, ou d’un élan nationaliste que nous envieraient Basques et Irlandais. Changer d’identité n’est pas possible, mais s’en créer une nouvelle par réappropriation de sa substance initiale est envisageable.
Une société se définit par ce(ux) qu’elle exclut
Ce que suggère le bon sens et l’observation, notre quotidien et les évidences en établissent le contraire : chacun s’accorde à reconnaître la valeur de l’héritage culturel breton, mais rares sont ceux qui s’engagent pour le faire vivre. 200.000 locuteurs bretonnants sur une population de 5 millions… C’est peu. Ajoutons que 80 % d’entre eux ont plus de 60 ans… Ça devient dangereux. Voilà bien le paradoxe où tout le monde « adooooore » la culture bretonne, personne ne souhaite sa disparition, ô grand jamais ! mais nul n’envisage de s’investir au-delà d’une confortable distraction de Fest-Noz estival. Ainsi l’enseignement du breton piétine… L’histoire de la Bretagne ne figure toujours pas dans les manuels scolaires… Les pouvoirs dévolus à la Région sont ridicules en regard du jacobinisme parisien… Et (pompon sur le bonnet !) les bonnes consciences imaginent qu’une bigoudène d’origine africaine suffirait au renouvellement des générations, alors que, précisément, nous venons de voir que la substance identitaire n’est pas modifiable. À se demander si une identité séparatiste ne serait pas préférable à une identité mollement consensuelle. Comment ça ?! Disons que si les Corses ne sont pas d’accord entre eux… au moins ça bouge de ce côté de la Méditerranée ! La minorité agissante – aujourd’hui majoritaire dans les institutions de l’île – fait changer les choses au bénéfice de tous… loin, très loin de la diversité « heureuse et non peureuse » prônée par certains Bretons.
Former un groupe, c’est créer des étrangers
Réfléchir à l’essentiel d’une identité impose d’y voir un minimum de souveraineté. En effet. D’un point de vue culturel (mais également social et politique) il n’existe qu’un seul principe fiable : la souveraineté de l’homme sur lui-même, et celle tout aussi importante du groupe qu’il représente ; cette souveraineté s’appelle « liberté ». L’humanité sans frontière est un cauchemar mondialiste dont la résultante serait l’étouffement du droit des peuples à se gouverner eux-même, ce à quoi sert précisément la souveraineté. Laisser croire que la Bretagne peut accueillir le monde entier est un leurre néo-impérialiste dont les Américains se mordent aujourd’hui les doigts. L’on pourrait d’ailleurs s’attendre à ce que la partie la plus réfléchie et la plus instruite des Bretons ait conscience des dangers d’une telle confusion, ou qu’elle ressente a minima ce dont relève un tel non-sens ; il n’en est hélas ! rien, alors que l’Histoire se fait depuis longtemps école d’une tout autre vérité.
De l’Antiquité classique (athénienne) à l’Antiquité tardive (romaine), nos livres attestent que les peuples ne se conjuguent pas, il se remplacent ; idem en ce qui regarde leur culture respective dont l’une prend toujours le pas sur l’autre : Rome sur Athènes… Byzance sur Rome qui se divisent en deux… Les Ottomans sur Byzance… Puis le Califat jusque Poitier sur Rome… etc. L’identité bretonne ne fera exception à aucun succédané si personne n’y prend garde. Ce n’est pas uniquement le travail des politiques ou des militants, mais avant tout celui de chaque Breton qui, de cœur ou/et de sang, doit apprendre à dire NON lorsque la mondialisation nous pousse à dire OUI. Former un groupe, c’est créer des étrangers : cela s’appelle « l’identité souveraine ».
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing











