Pierre Tanguy : « Un chant parmi les ombres » HermineHermineHermineHermine

Le poète Pierre Tanguy, édité depuis près de vingt ans aux éditions La Part Commune installées à Rennes, nous offre son quinzième ouvrage. Le poète retrouve ici la saveur de ses ouvrages précédents, le sel de sa terre de Bretagne, les souvenirs tramés dans le tissu de la filiation entre les êtres, les pépites de bonheur d’enfance de plain-pied dans la nature. Pour ce recueil, il a choisi la forme la plus simple : le chant. Celui de quelqu’un, touché par plusieurs deuils, qui se questionne. Il y a la mort, il y a l’irrémédiable. L’absence douloureuse et interrogeante à quoi nul n’échappe. Il y a la vie et son battement de sang jeune.

Les vivants et les morts, La louange, Le royaume, l’éternel sont les titres des quatre moments du recueil. Étonnamment, le livre conjoint dans un même mouvement le questionnement sur la mort, sur un possible au-delà et le trajet d’une expérience sensible épurée. Ainsi, sous la plume de Pierre Tanguy, les bruyères, les oiseaux de mer, les champs ont-ils autant de valeur que les idées abstraites, « la mort… un passage », « la vie éternelle ».

Le recueil se place dans la lignée tutélaire des poètes familiers dont des vers ponctuent l’introduction de chacun de ces quatre moments. Gustave Roud, Georges Haldas, Sohrab Sephéri, François Cheng, Hélène Cadou, Philippe Jaccottet, Eugène Guillevic accompagnent ce beau texte.

La parole circule des êtres chers qui sont morts aux vivants. Elle passe des éléments de la nature à ses petits-enfants à qui le poète les fait découvrir dans l’émerveillement. Belle leçon d’être. Il est beaucoup question de transmission de paroles, de gestes simples et décisifs. Le père, la mère, le poète, l’ami, l’homme de foi, le sage oriental sont là, premiers éveilleurs, voix et présences initiatrices, simplifiées au point qu’elles en deviennent des figures universelles. Celles que nous croisons tous et qui soutiennent en chacun de nous l’énigme de vivre.

Ce livre est un récit-poème

Une étonnante fluidité se dégage de ces pages, singulièrement écrites au passé – verbes au passé composé et imparfait. On chemine à travers les sentiers et les grèves. On chemine aussi dans le temps, de l’enfance à l’autre enfance. Comme si, allant de celle du poète à celle de ses petits-enfants qui naissent, se bouclait, en retour sur lui-même, le mouvement de la vie et de ses transmissions.

Le choix d’écrire le plus souvent à l’imparfait est une vraie réussite : les gestes, les situations, les relations à l’autre, tout ce qui fait le tissage de ce livre se voit pris dans un mouvement qui semble sans fin, comme si rien ne pouvait s’arrêter :

[Les enfants] « ils buvaient au goulot/les parfums de la terre/qui affluaient sans répit/vers leurs petites gorges ».

Art de la répétition qui restitue dans cette relation à l’imparfait l’impression de se prolonger dans une éternité espérée.

Le souci permanent chez Pierre Tanguy d’un certain prosaïsme, d’une extrême simplicité s’illustre ici plus que jamais. Le chant est là pour célébrer la vie. Il y a l’apprentissage du monde dans l’enfance, l’irrémédiable de la mort des parents et amis, la vie qui se perpétue, la vie qui advient, mêlée de près à la mort : « Au chevet de sa mère mourante/une jeune femme allaitait son bébé ».

Humilité de la parole poétique. Il ne s’agit pas d’être brillant mais de transcrire les accents du cœur. C’est le sentiment qui est premier. La conscience de ce qui est perdu pour le poète témoin de la fin de vie de ses parents, pudique déploration. La joie qui vient le combler dans la venue d’une petite fille, un jour d’Epiphanie. L’émotion est palpable, inscrite dans le passage au tutoiement affectueux qui clôt le recueil sur une note radieuse.

L’inspiration spirituelle assure la hauteur du poème. Les mots mêmes, la « louange », le « royaume » ouvrent aussi bien au simple réel quotidien qu’ils peuvent se faire le support d’un autre monde qui est là, coprésent au nôtre. Pierre Tanguy nous le rend tangible en peu de mots :Le paradis est là/il est en miettes autour de nous/et nous ne le voyons pas/il suffit de s’incliner et de le recueillir ».

À la mort qui frappe et se répète cruellement, emportant les êtres chers s’oppose un antidote. Non pas quelque chose de spéculatif mais des marques à peine saisissables, le vol des oiseaux, l’élan des arbres, signes les plus à même de faire signe du côté du spirituel : « Il n’y avait de mots possibles/que dans l’ardeur des sèves/Le chagrin pouvait alors/rendre les armes ».

De ces profondeurs de l’humain qui nous dépassent Pierre Tanguy a fait ce chant où l’emportent les mots de la vie. Dans la simplicité de l’essentiel.

Marie-Hélène PROUTEAU
Un chant parmi les ombres, Pierre Tanguy, La Part Commune, 94 pages, 13 euros. Préface de François de Cormière.

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