La météo a toujours protégé la Bretagne des invasions estivales. Nonobstant cette grâce du ciel, notre beau pays figure parmi les principaux lieux touristiques français. 10 millions de visiteurs annuels… 66.000 emplois directs… 8 % du PIB régional… Il est en outre fort probable que les futurs changements climatiques rabattent d’ici peu les touristes vers nos côtes. Alors ! Bonne ou mauvaise nouvelle ?

La Bretagne est plurielle. Falaises côté océan. Tourbières côté terre. Elle jaillit des eaux jusqu’aux bois de Brocéliande. Une biodiversité remarquable et un patrimoine de granite qui résiste aux agressions du temps. Des haies. Des bocages. Le pays breton ce sont aussi les petits ports de Cornouailles, les châteaux du Moyen-Âge, les sentiers côtiers et autres formations rocheuses, des abbayes et villages préservés qui nourrissent une culture forte. La Bretagne des fêtes et celle des coutumes. Le Fest-Noz inscrit au patrimoine de l’humanité. Autant de vérités que la France nous envie, surtout l’été, lorsque les visages pâles viennent par millions buriner leur hâle au souffle vif des vents d’Armor.

Les souvenirs qu’achètent les touristes sont fabriqués en Chine

Imaginons une saison estivale sans tourisme intempestif. La pointe du Raz dégagée. Aucun bob multicolore à l’horizon. Les deux millions de touristes annuels qui visitent Saint-Malo ne s’opposent plus aux 2.000 habitants intra-muros. Adieu problèmes de circulation, de stationnement, de bruit et de chahut nocturne. Oui. Imaginons. Mais pas seulement. Soyons lucide. Saint-Malo est la ville la plus visitée de Bretagne. On y vient du continent et par la mer, en voiture et en bateau, du fond de l’Europe et d’Angleterre, l’endroit est célèbre comme étant celui des aventuriers et des corsaires. Jacques Cartier est parti de Saint-Malo pour découvrir le Canada. Le grand architecte Vauban en a dessiné les fortifications au XVIIème siècle. Pour autant, l’essentiel des babioles « à souvenir » que l’on y achète vient de Chine !

Aucun endroit n’est par nature à vocation touristique

Prenons les promontoires côtiers naturels, et commençons par le plus célèbre : La pointe du Raz. Après des décennies de surexploitation, elle fut remise dans son état naturel à la fin des années 90. 20 ans plus tard, les 800.000 visiteurs annuels dépassent toutes les prévisions initiales. L’endroit est de nouveau soumis à une surexploitation destructrice au point de s’interroger sur son avenir. Que faire ? Comment ? Existe-il encore des compromis possibles entre la fréquentation touristique et la préservation du site ? Idem à la pointe du Grouin (deuxième site naturel le plus visité de Bretagne) où chaque année 600.000 visiteurs se pressent et se piétinent jusqu’au danger (falaises abruptes), en particulier les jours de départ de la Route du Rhum. À quelques brasses, la réserve ornithologique de l’île des Landes est le refuge de milliers d’oiseaux protégés, dont les célèbres cormorans huppés et quelques dizaines de rares tadornes de Belon. Or, la péninsule grouine est truffée d’infrastructures touristiques incompatibles avec ces volatiles dont l’espace de vie s’étend au-delà de l’île. Plus d’un millier de véhicules fréquentent le site chaque jours. 85 % des visiteurs restent seulement 10 minutes sur place. Le temps d’une photo. Clic-clac. Selfie cheveux au vent. « On a fait la pointe du Grouin. »

Citons également le Cap Fréhel. Lui aussi victime des départs de la course du Rhum. Ses avancées de grès rose au relief tourmenté attirent environ 1000 visiteurs quotidiens. Des bus entiers y font escale. Ils viennent de toute l’Europe. Dénonçons pareillement le tourisme des marées d’équinoxes qui, chaque automne, laisse les plages du nord-Bretagne dans un état lamentable. Ou encore le Mont Saint-Michel (dont on s’accordera pour le situer en Bretagne puisqu’il pose la frontière avec la Normandie) et ses 2,3 millions de visiteurs qui enrichissent des commerçants décoratifs chez qui la population locale ne s’approvisionne plus depuis belle lurette. Sans parler de ses restaurants et crêperies qui enchainent les couverts comme des cantines d’entreprises. Car voilà bien le non-sens du tourisme de masse : offrir aux voyageurs crédules l’image qu’ils ont d’un endroit, alors que celui-ci n’existe plus dans l’esprit que lui prêtent les guides touristiques.

De toutes ces absurdités, la pire est sans conteste la modification des us et coutumes locales pour faciliter le tourisme. Ainsi, l’exemple de l’ancien palais de justice de Paris est-il fort illustrateur. Situé sur l’île de la Cité, le bâtiment abritait la cour d’Appel et la cour de Cassation depuis Napoléon III. Bien que toujours fonctionnel malgré le temps, il fut déplacé fin 2018 en direction de la porte de Clichy (17ème arrondissement) dans un bunker de verre impersonnel dont tous les usagers s’accordent à dénoncer l’impraticabilité. Le nombre exponentiel de touristes sur cette partie de l’île, juste à proximité de Notre-Dame, rendait dangereux les transferts de certains prévenus vers le tribunal. Sont évoqués divers projets de remplacement, dont un centre commercial et quelques horreurs qui dilueront l’âme du quartier dans un flux de touristes à la recherche de ce que l’île de la Citée était avant. Il y a bien longtemps.

Guerre ouverte contre « l’over-tourisme »

Le tourisme de masse rend certains endroits invivables. Barcelone. Dubrovnik. Venise. Submergées par les visiteurs, ces villes ont perdu leur identité. Les chiffres font peur. Barcelone accueille 10 millions de touristes par an, soit l’équivalent d’une fois et demi la population catalane. Mille habitants résident à Dubrovnik l’ancienne (vieille ville), il faut les opposer aux 1,7 millions de personnes qui déambulent chaque année d’avril à octobre entre ses remparts. Pour éviter que Dubrovnik finisse par ne plus se ressembler, et par là-même tuer la poule aux œufs d’or, les autorités croates envisagent des quotas à hauteur de 8.000 touristes par jour.

Quant à Venise, 30 millions de personnes la piétinent chaque année pour 55.000 habitants furieux de n’y pouvoir vivre « normalement ». Chaque jour l’équivalent d’une fois et demi la population de la ville souille les canaux. Les Vénitiens partent s’installer ailleurs. Depuis une dizaine d’années la Bellissime n’a plus guère de vie sociale, elle est uniquement économique, et la présence d’enseignes de restauration rapide près de la place Saint-Marc relève d’une véritable menace pour la culture et le patrimoine. Restons en Italie avec Florence où le maire a demandé aux employés municipaux d’arroser les parvis des églises et les trottoirs devant certains monuments à l’heure du déjeuner. Objectif : dissuader les touristes de s’y installer pour avaler leur repas et minimiser les déchets à ces endroits stratégiques.

Le tourisme de masse est une plaie écologique et culturelle

L’exemple du paquebot de croisière grand pollueur est désormais célèbre. Chaque escale portuaire souille autant qu’un million de voitures. Non seulement le tourisme intempestif pollue au sens de « salir », mais il infeste et profane tout autant. En Afrique et au Brésil, les tour-opérateurs mettent la faune sauvage en danger, au point que l’ONG World Animal Protection a constaté un triplement du nombre de selfies avec des animaux sauvages publiés sur Instagram. Nombre de ces photographies sont de pathétiques mises en scène animalières. Les bêtes sont capturées et soumises avec cruauté afin de poser sagement.

Dans certaines grandes villes, le tourisme de masse vide les quartiers de leurs habitants. Ce sont des logements transformés en locations saisonnières sans cesse plus nombreuses. Paris est ainsi l’un des premiers marchés au monde pour Airbnb, avec environ 100.000 hébergements revendiqués. Les Parisiens ont perdu 20.000 logements en cinq ans faute à l’essor de ces meublés touristiques. Phénomène contribuant à une augmentation du prix de l’immobilier et, de fait, à une baisse de la population. 12.000 habitants quittent la capitale chaque année.

Le climat ne dessert plus la Bretagne

La France est un vaste pays aux multiples climats. Nombre de familles qui autrefois descendaient vers le sud se bousculent désormais sur les terres bretonnes à partir de juillet. Ces gens choisissent une météo qui leur offre les conditions estivales idéales avant de retourner dans la fournaise. Ils ressemblent à des migrants en villégiature climatique. S’y ajoute une alimentation plus saine et plus variée. Facile chez nous de privilégier les produits de la mer. Évoquons également un environnement plus sain et plus sécurisé, loin des banlieues difficiles et des conflits sociaux insolubles. Sans oublier la gratuité totale du réseau routier. Ni l’hospitalité bretonne qui n’est pas un vain mot.  Il est donc fort à parier que les professionnels du tourisme péninsulaire surferont bientôt sur un marketing climatique ; jusqu’au jour où nous devrons impérativement modifier une politique d’accueil devenue laxiste afin de préserver notre merveilleux patrimoine. Le climat ne dessert plus la Bretagne. On peut s’en réjouir ou s’en affliger. C’est selon. Mais n’oublions surtout pas que l’intérêt s’oppose souvent à la sagesse. Bevet Breizh !

 Jérôme ENEZ-VRIAD
© Août 2019 – Bretagne Actuelle & J. E.-V.
Illustration : Cap Fréhel par Philippe Chérel

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Ar Mag