Entrer dans un polar comme on entre en ville. Passer par le polar comme on traverse Rennes, de part en part, sans rien ignorer du glauque ni du lumineux. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai, c’est son coup de maître ! Et de massue mastoque car Franck Darcel, ici en acoustique, ne nous épargne pas ! Presque six cent pages bien cognées ! D’un alcool on dirait bien frappé, d’un polar on dira putain quelle plume !

Quelle paluche ! Quelle patte !
Ce qui est bien c’est qu’on y est bien. Dans un genre convenu où l’auteur nous le fait cash : du tout en un et malheur à qui traverse dans les clous ! Tout y est dont l’écclésialo-fantastique, le mystico-déjanté, l’anthroposophico-trotzko-anar, le serbo-biquettiste, le secto-plasmatiforme, bref le sang coule, les innocents ont les mains pleines, de boue et de bite, les morts sont exhumés–visite au cimetière de la Morinais, entre tarmac et baston, le flic est une flique, et l’hôtel de police, tout près de la Rotonde, ouf normal !
En premier rôle, la ville de Rennes elle même
N’attendez pas qu’il vous soit révélé, cet article tient son cahier-décharge, autre chose qu’un premier rôle, la ville de Rennes soi-même ! En second plan, une pleine boutique d’arrière-boutiques, des frustrés qui rêvent, des refoulés qui ne refoulent plus, des ados en binge-drinking, des parents ne parant rien et des parkings qui sentent la graisse avec portière et fille grande ouverte, il n’en sera pas dit plus.
Sauf à nommer, car nul ne les reconnaîtra, la Porsche-Cayenne noire – masculin ou féminin ? et la « Jaguar couleur crème garée rue Salomon-de-la-Brosse ». Ici, pas de Lexus, que des coups au plexus ! Ici plus d’odeurs d’aisselles que de tesselles d’Odorico ! Ici, c’est chimie dure et perversité idoine.
Comme dans un polar, puisque c’est un polar, il y a des fausses pistes, des chausse-trapes, des hôpitaux -Pontchaillou, des nuits de garde, des nuits sans relève, des « femmes en blouse » –d’où érection et des relèvent qui nuisent. Il y a des comateux réveillés en plein coma, des histoires qui se tressent, se détressent et c’est l’art d’un roman que tout retombe sur ses quatre roues motrices. Le Thabor fait partie du casting, vous savez ce beau parc, celui des frères Bülher qui ont aussi fait la Tête d’Or, à Lyon, mais c’est de Rennes dont on parle, où les têtes dorment à coup de masse, les cravates étouffent les cravatés et, revenant au Thabor, ce monument d’arbres et de frondaisons, vous savez, avec la guinguette près du manège et les enfants qui tournent le jour, les étudiants pieds sur fauteuils qui lisent au soleil devant les serres, et les cous serrés la nuit, car vous ne savez pas combien le Thabor dont les grilles sont si hautes est hanté la nuit, et pas que par les effraies.
Les morales sont sauves puisqu’après tout « Jésus a plus ou moins les traits de Bruce Willis »
Ce livre est libre, convention polar mais anti-conventionnel, et la liberté, « c’est faire ce qu’on veut » ! Quand on est une frappe ou quand on est Laure, elle est belle, plus que maline, elle fait envie et sa vie est remplie d’envies. Stop, on en dit trop. Un polar, ça s’avale, ça s’engloutit et celui-ci, pour les gloutons de Rennes, on sait qu’il y en a, l’école des noirs de Vilaine compte un Darcel dans son escarcelle.
Dans un noir, ici c’est un gros, il y a, c’est le contraire chez La Fontaine qui n’a prétendu qu’à l’affable, autant de morales qu’on veut, il y en a donc plein. « Aucune relation n’a duré plus que trois semaines », un constat plus qu’une morale ! Les morales sont sauves puisqu’après tout « Jésus a plus ou moins les traits de Bruce Willis » et que les anciens d’Irak tiennent des cyber-café à l’autre bout du tégévé.
Le polar n’est pas une fable fiable, il se met en scène en tant que tel. Par exemple, la forêt de Liffré n’a pas le running aisé et les filles qui courent découvrent sous l’humus, les humeurs : « Elle est devenue un personnage de roman et elle déteste ça » dit l’auteur. Ce dernier joue avec nos nerfs comme avec ceux de ses personnages. Rennes sera bel et bien la ville des refoulements après ce livre comme avant. Ses beaux quartiers, vous savez, le ghetto du triangle Duchesse Anne-Palestine-Sévigné s’en remettra, n’empêche : la lieutenante de jour est Laure, de nuit est Laure aussi, mais alors, Laure qui a fait des études de socio et de psycho à Rennes-2, c’est vous dire, inoculera les rêves rennais, cet inconscient qui coule d’est en ouest et charrie le meilleur et le pire jusqu’à la Roche-Bernard. Laure a « l’instinct pour trouver les bons amants » versus les meilleurs suspects !
Ça pèse plus lourd qu’une tête sur l’oreiller mais moins qu’un âne mort !
Et au bout la mer ! Mieux désirée qu’un amant ! « Pour se laver ? Se purifier ? » On vous a dit d’entrée qu’on finira ce papier bouche et moule cousue, mains et pieds liés. « Aller nager à Brignogan », en italiques dans le texte !
« La ville est déréglée », Frank Darcel se plait à en rajouter, des dérèglements et des déréglages. Darcel dont on n’en a rien dit, tout Rennes le situe entre Trans-Europa et Breizh-attitude, c’est lui, du grand Darcel ! Sûr que de cette immersion polarimorphe, son rock* sourdra plus rock et son marquidesadisme pas moins sadien ! Puisqu’on vous dit qu’on ne doit rien dire, sauf à vous recommander Vilaine blessure !
Gaffe, ça pèse plus lourd qu’une tête sur l’oreiller mais moins qu’un âne mort ! Vive l’âme des morts dans la mémoire des petites filles blessées! Metoo à Rhoazon !
Gilles CERVERA
Vilaine blessure de Frank Darcel aux éditions Le Temps éditeur, 600 pages, 19€
*Dépêche Mode est cité p 223 et Portishead recommandé en poster dans une cuisine !












