Yvon le Men publie le 3e tome de son autobiographie poétique. Après l’enfance et le terroir familial (tome 1 : Une île en terre), après la découverte du monde par la littérature et la peinture (tome 2 : Le poids d’un nuage), voici les carnets de voyage du poète breton sous le titre Un cri fendu en mille. Titre sans doute inspiré par les mots du poète ami Claude Vigée cités en exergue : « L’homme nait grâce au cri ».
On sait d’Yvon Le Men qu’il est un « étonnant voyageur ». Pas seulement parce qu’il anime, chaque année à Saint-Malo, des rencontres poétiques au salon du livre du même nom. Pas seulement parce qu’il convie des poètes du monde entier au Carré magique dans sa bonne ville de Lannion. Non, il est surtout cet étonnant voyageur parce qu’il a toujours eu l’humeur vagabonde. Auteur d’un Tour du monde en 80 poèmes (Flammarion), livre où il rassemblait, pays par pays, ses auteurs favoris, il est lui-même allé à la rencontre du monde, bourlinguant de la Chine au Brésil en passant par l’Afrique et l’Europe. Pas pour nous décrire des paysages ou évoquer la nature mais pour parler, d’abord et avant tout, des rencontres qu’il a faites.
« Le métier de poète/n’est-il pas de vérifier le sens des mots ? », note Yvon Le Men qui part sans préjugés, avec un esprit d’ouverture teinté de compassion quand le drame et la folie des hommes viennent broyer des vies à Gaza, à Haïti, en Bosnie, au Liban et dans tant d’autres pays. « Il faut du silence/autour des morts/pour entendre leur vie ».
Citoyen du monde, il n’évacue pas pour autant les différences. « Toutes elles sont noires/je suis tout blanc/sauf une trop blanche parmi les noires », constate-t-il dans une école de Port-au prince. Parlant plus loin de son ami haïtien Bonel Auguste, il écrit : « Il ne vivrait pas dans mon pays/je ne vivrais pas dans le sien//trop silencieux pour lui/trop de trop pour moi//même si nous sommes frères/fils du même père/sur la même terre//malgré l’océan/le ciel/la moitié d’un globe/qui nous sépare ».
Tout le Men est là dans ce type d’affirmation. Dans le fond et dans la forme. Cette manière à lui de faire surgir les mots entre les blancs. De leur donner du poids, en poète qu’il est et dont il revendique le statut. « Dans l’avion, mon voisin m’avoue son métier. Policier en chef. Poète, je réponds. Il se rend à un congrès international contre le terrorisme et je vais rendre hommage à un ami dont les vers sont encore sur les lèvres des habitants de Sarajevo. Il y a trois ans, Izet Sarajilic mourait. De chagrin, mais en chantant, malgré les récents massacres ».
Cet hommage à ses frères en poésie parcourt le recueil. Le Men se rend sur la tombe d’Ezra Pound à Venise, nous parle du poète chinois Li Zhiyi et devant la maison de Du Fu, il lira un de ses poèmes écrits en 2015 après avoir lu un poème écrit en 745 par le poète chinois. Chez les deux auteurs – le Breton, le Chinois – une même approche de la vie simple, un même regard bienveillant sur les gens de peu. « naître/vivre/mourir//parfois du mauvais côté de la vie//si je regarde par ses poèmes/je verrai sûrement ce qu’il verrait/s’il vivait aujourd’hui//la vie/du vendeur de kiwis/du rémouleur//de la femme qui porte son restaurant/sur son vélo ».
Pierre TANGUY
Un cri fendu en mille (Les continents sont des radeaux perdus, 3), éditions Bruno Doucey, 157 pages, 16 euros.












