C’est à Rennes, en décembre 1989 pendant les Transmusicales que le rocker new yorkais considère être « né » musicalement. Presque trente ans plus tard, alors qu’il sort son onzième album, Raise Vibration (BMG), le chanteur se souvient de ces débuts sur la minuscule scène de l’Ubu, une ancienne garderie d’enfants, et espère bien y jouer de nouveau. Pourquoi pas en décembre 2019 pour les Transmusicales ?

Considérez-vous que vos chansons sont l’équivalent de prières ?
Oui, beaucoup en sont. Comme la première qui figure sur cet album. « We can get it all together » est une prière dans laquelle je m’adresse directement à Dieu. Ma musique a toujours été très mystique. Quand j’étais enfant, j’entendais beaucoup de gospel et même si mes chansons n’en sont pas à proprement parler, elles conservent ce côté spirituel, cette idée d’amour profond à partager…

Quel a été le premier disque que l’on vous ait offert ?
Laissez-moi réfléchir… Je pense que c’était un single des Jackson 5 : « Stop the love you save ». Je l’avais entendu, et je voulais vraiment l’avoir. Je devais avoir six ans et mes parents me l’ont acheté. Je me souviens de la magie qui se dégageait de ce 45 tours. Je le remettais sur la platine pour l’écouter encore et encore. Puis, mon père m’a emmené les voir en concert au Madison Square Garden à New York, et j’ai été complètement ébloui.

Vous étiez le genre de gamin à danser, à imiter ses idoles devant une glace ?
Bien sûr. Je prenais un truc dans la main pour faire un micro et je tournais, je virevoltais en chantant.

C’est ce concert qui vous a éveillé votre intérêt pour la musique ?
Il en fait partie. Il y en a eu beaucoup d’autres. Enfant, j’entendais toute sorte de musique à la maison. Mes parents écoutaient du jazz, de la soul, de la musique africaine, du rock. Je les accompagnais aux concerts. Ils m’emmenaient dans les clubs. Très jeune, j’ai été exposé à cette forme d’art.

Vous avez évoqué les chansons de Raise Vibration en disant que vous les aviez « reçues. » Qu’est-ce que cela signifie ? Vous vous considérez comme un simple messager ?
Oui, je les reçois, et je les renvoie. Je n’ai rien à voir avec la direction empruntée par cet album, ni même la musique. Ce que je veux dire, c’est qu’une fois que j’ai fait le rêve d’une chanson, je deviens responsable de la façon dont je vais la jouer, la produire, la finir mais l’étincelle de départ, c’est un cadeau.

Un cadeau de qui ?
Pour moi, tout vient de Dieu. Mais cela vient aussi de soi. Ce n’est pas conscient. Ce sont des choses qui sont en vous, des choses qui doivent être dites, qui doivent sortir de vous.

Vous voulez dire que vous accès à une sorte de librairie universelle où vous pouvez choisir les morceaux qui vous plaisent ?
Non. Ce n’est pas quad même pas comme ça.

Pour comprendre comment vous procédez, racontez-moi. Quand vous vous réveillez, vous avez un enregistreur à côté de votre lit et vous chantez ?
Voilà. C’est ça. Et j’ai toujours une guitare dans ma chambre.

Vous avez enregistré ce disque dans le studio que vous avez construit aux Bahamas. J’ai lu aussi que la proximité de l’océan était importante pour votre processus créatif…
Oui, j’adore. Je peux composer n’importe où, j’ai enregistré des disques un peu partout dans le monde mais quand je suis dans ce genre d’environnement, au milieu de la nature, au calme, je me sens plus enraciné. C’est l’endroit où je peux vraiment m’entendre, où je peux distinguer ma voix, où mes pensées émergent, où je me sens moi-même.

Pouvez-vous me décrire l’endroit ?
J’ai une villa avec un jardin qui donne directement sur l’océan.

Donc, vous vous levez et vous êtes dans l’eau ?
Exactement.

Sur Raise Vibration, on entend d’un côté des petits cris de Michael Jackson (sur Low), et de l’autre, vous chantez cette ballade baptisée Johnny Cash où vous racontez comment vous avez appris la mort de votre mère. De la soul et de la country : c’est un bon résumé du grand écart que fait votre musique ?
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J’ai toujours mélangé des styles très différents. J’adore la musique, toutes les musiques, et il semble bien que je n’ai pas la capacité d’enregistrer un album où il n’y aurait qu’un seul genre de morceau. Ce n’est pas ce que je fais. Le morceau « Johnny Cash » est intéressant : il débute comme du funk, puis vers le milieu il se transforme en une vieille chanson western.

On entend aussi des chants indiens tribaux à la fin de la chanson « Raise Vibration »…
Exactement.

Vous êtes américain mais vous vous êtes fait d’abord connaître en Europe, en commençant par un concert à Rennes en Bretagne. Vous vous en souvenez ?
Bien sûr. C’était aux Transmusicales (en décembre 1989). Un jour vraiment très spécial pour moi.

Combien de personnes dans la salle ? C’était la foule ?
Oh, non… Enfin, oui. Je veux dire que la salle était pleine mais elle n’était pas très grande (il s’agissait de l’Ubu qui peut accueillir 450 personnes). Je m’en souviens parce que c’est là-bas, en Bretagne, que tout a vraiment commencé pour moi.

Avant d’arriver à Rennes, vous saviez localiser la ville sur une carte ?
Je n’avais aucune idée de l’endroit où j’étais. A part que j’étais quelque part en France mais je n’avais jamais entendu parler de la Bretagne. C’était ma première fois. C’était l’un de mes premiers concerts à l’étranger.

Il paraît que vous voudriez vraiment rejouer à l’Ubu en 2019 pour les 30 ans de la sortie de votre album Let Love Rule ?
J’adorerai me retrouver dans cette même salle avec ma guitare. Ce serait fantastique. Vraiment. J’avais 25 ans à l’époque.

Avez-vous jamais pensé à ce que vous seriez devenu si vous n’étiez pas né à New York mais, par exemple, en France ?
Aucune idée. Je sais juste que je suis né dans une ville à un moment où il y avait tellement de bonne musique autour de moi, et mes parents m’ont vraiment beaucoup poussé dans cette voie.

Dans le passé, vous avez travaillé avec lui. J’ai deux questions. Est-ce que tout sera publié un jour ?
Il y a eu Another Day qui est sorti sur l’album Michael (en 2010). Elle a avait été enregistré au départ pour Invincible (sorti en 2001) mais quand Michael finalisait le disque, les gens qui travaillaient avec lui trouvaient que ce morceau était trop rock et le lui ont fait mettre de côté. Mais Michael aimait beaucoup cette chanson, et il me disait toujours : « Je la mettrai sur mon prochain album, je ferais un vidéo-clip… » Et il est mort. Ce morceau figure finalement sur cet album posthume qui n’est pas terrible. Mais j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec Michael.

D’où ma deuxième question. Est-ce que vous avez d’autres morceaux où il chante qui pourraient sortir ?
Je ne crois pas.

Ok. Vous avez démarré la musique sous le pseudonyme de Romeo Blue. Y-a-t’il une chance un jour que l’on retrouve des enregistrements de vous sous ce nom ?
Non, ce n’est pas possible (dit-il en français en souriant, et en appuyant sur les mots).

Pouvez-vous m’expliquer d’où vient ce surnom ?
C’est juste un truc de musiciens. Au départ, on m’avait rebaptisé Romeo et j’ai rajouté Blue. Je suppose que c’est parce que je « communiquais » bien avec les filles. C’était juste une phase, mais une phase intéressante parce que cela m’a ramené à ce que j’étais. Je trouvais que le nom de Lenny Kravitz ne sonnait pas très rock’n’roll. C’était ridicule de penser cela mais j’étais encore un ado à l’époque.

Votre fille, Zoe Kravitz, fait aussi de la musique (avec le groupe Lolawolf, un album Calm Down sorti en 2014). Avez-vous jamais travaillé ensemble sur des chansons ?
On n’en parle pas vraiment. Elle fait son truc. Je fais le mien. Je ne vais pas me mettre sur son chemin. C’est naturel. Si nous enregistrons un jour quelque chose, ça viendra comme ça. Je ne sais pas quand. Il faudra juste que cela soit créatif et qu’il y ait un sens à cette collaboration. Mais bien sûr, j’écoute ce qu’elle fait (Zoe apparaît sur le dernier album de Janelle Monae, et  l’album SR3MM du duo de rap Rae Sremmurd).

Lui avez-vous fait écouter ce disque ?
Bien sûr. Je fais toujours écouter ma musique à mon entourage pour voir les réactions. Peut-être quelqu’un me fera une remarque qui m’aidera, parce que souvent on est trop immergé dans ce que l’on vient de faire pour avoir du recul.

Lionel Richie a l’habitude de tester ces chansons en prenant sa voiture et en les écoutant en conduisant. C’est quoi votre truc ?
Conduire, c’est génial. Je le fais aussi.

Aux Bahamas ?
Oui, mais en France aussi. Je prends ma voiture, je mets le son à fond et je roule.

Vous avez collaboré avec tous les grands noms de la musique, Madonna, David Bowie, John Paul Jones de Led Zeppelin… Y-a-t-il un artiste en particulier avec qui vous aimeriez ou vous auriez aimé travailler ?
Je ne fonctionne pas comme ça. Je prends les choses comme elles viennent. J’ai travaillé avec Curtis Mayfield, David Bowie, Lionel Richie, Mick Jagger, Robert Plant, Aerosmith… Je n’ai pas une liste de légendes avec qui je voudrais jouer ou collaborer. J’ai eu l’honneur de le faire avec Prince, Michael, BB King, Al Green, James Brown… J’ai fait un duo avec lui pour une émission, Papa’s Got a Brand New Bag.

Faisait-il partie de vos idoles quand vous étiez enfant ?
Mon Dieu, bien sûr. Je l’ai vu à sept ans à l’Apollo.

Quand avez-vous décidé de devenir un musicien ?
A cet âge-là. J’ai commencé par jouer de la guitare, puis du piano, de la batterie, de la basse. J’écoutais des disques tous le temps. C’était mon éducation.

Vous avez aussi fait partie d’une chorale…
Oui. Quelque chose de très classique. J’ai aussi fait une carrière dans la musique classique de l’âge de onze ans jusqu’à quinze. Je vivais à Los Angeles et je faisais partie de la California Boys Choir. Nous étions la 2ème meilleure chorale du monde, derrière la Vienna Boys Choir. J’ai chanté au Metropolitan Opera de New York, j’ai enregistré une quinzaine d’opéras avec le chœur.

Et vous portiez des aubes blanches sur scène ?
Non, nous étions en smoking noir. Vous vous rendez compte…

Propos recueillis par Frédérick RAPILLY

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