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L'invité

Irène Frachon : "Qu'un film sorte plus vite que la tenue d'un procès C'est un fiasco pour la justice"

Dr Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest (Hôpital de la Cavale Blanche) a répondu à nos questions autour du film La Fille de Brest, docufiction retraçant son combat pour avérer le danger du Mediator le faire retirer des ventes et soutenir les victimes au cas par cas face à un système anesthésié de haut en bas.  

Le titre du film souligne votre démarche d'effacement derrière un combat plus universel que personnel, afficher au grand jour le danger du Mediator, mais aussi porter secours aux millions de personnes qui l'ont consommé...pendant 30 ans. Ce n'est pas un film féministe et c'est tout à votre honneur. Vous y brillez par votre humanité et votre courage, pas simplement en tant que femme d'exception. Vous êtes "La fille de Brest", celle dont tout le monde a entendu parler mais qui reste en retrait, dans l'ombre des géants qu'elle fait flancher. Sept ans après les faits, c'est vous et votre conduite exemplaire qu'Emmanuelle Bercot a décidé de mettre en lumière. 


Quand vous avez compris qu'il faudrait dénoncer pour sauver des vies, avez-vous hésité ?
Pas d'hésitation, des craintes, justifiées du reste, des conséquences juridiques de la publication de mon livre, mais trouver le moyen de révéler ce scandale publiquement était une nécessité absolue. 


 N'est-ce pas trop tôt pour porter cette affaire au cinéma ? 
Non je ne pense pas ! Par contre c'est bien trop tard déjà pour juger cette affaire au pénal... L'instruction pénale est close depuis 2014, le réquisitoire est prêt mais Servier asphyxie la justice par un dévoiement (légal hélas) des droits de la défense. Ceci est possible en raison de la trésorerie sans limite dont Servier dispose, ce qui caractérise les moyens disproportionnés des criminels "à cols blancs". Ce qui me choque n'est pas qu'un film témoigne de ce drame 6 ans après mais qu'un film sorte plus vite que la tenue d'un procès. C'est un fiasco....pour la justice.


Comment avez-vous réagi en découvrant le projet ? 
J'ai été très sollicitée en 2010/2011 par moult producteurs et réalisateurs. J'ai choisi Bercot et d'accompagner ce projet parce que la maison de production portant le projet (Haut et Court) m'a paru sérieuse, m'a fait une offre financière correcte (très utile pour financer mon combat) et que le cinéma de Bercot m'a paru très réaliste et sans chichi ni risque d'être édifiant de façon trop conventionnelle.


Qui espérez-vous toucher (dans tous les sens du terme) avec ce film ? 
Cinq millions de français ont été empoisonnés par le Mediator. Le cinéma est un moyen populaire puissant pour vulgariser des enjeux complexes comme ici de santé publique. Et puis c'est important que ce film, qui retrace le calvaire d'une victime permette qu'on ne les oublie pas. 


Comment conciliez-vous votre travail, vos recherches, l'écriture et maintenant la vie médiatique en plus de la vie de famille ? Avez-vous encore le temps de respirer de temps en temps ? 
Non...


Après ces années d'épouvante, de lutte éprouvante, quel sentiment domine ? Soulagement ? Frustration ? Colère ?
Colère et rage. Servier se comporte de façon affreuse, maltraitante vis à vis de ses propres victimes en tentant de payer le moins possible, en laissant les transactions s'enliser, en escroquant encore au besoin de façon impitoyable. C'est un trouble à l'ordre public pour lequel la justice ne réagit pas, le corps médical soutient dans son ensemble Servier, les politiques sont bien faibles face à ce grand prédateur corrupteur (mais ils sont quand même presque les seuls à se soucier des victimes malgré tout), bref, le scandale est loin d'être éteint, les victimes meurent souvent sans aide matérielle et sans que justice n'ait été rendue. Inadmissible. 


Selon vous, comment en est-on arrivé à un tel désastre humain et quelle leçon en tirer ? 
Nous avons en France un "complexe médico-industriel" vérolé jusqu'au trognon....qui est à peine égratigné par cette affaire. Il faut donc poursuivre les actions de dénonciation mais aussi de formation de nos futurs médecins, responsables de santé publique etc. sans relâche et sans illusion. Mais fermement.


On vous compare à Erin Brokowitch, à ceci près que celle-ci a dénoncé de l'extérieur un système vicié, tandis que vous révélez la défaillance d'un système dont vous dépendez en tant que médecin. Qu'est-ce qui a changé dans le regard de la profession sur vous ? Votre conduite a-t-elle déclenché d'autres prises de position ? 
Tout a changé en effet dans ma vision du système auquel j'appartiens. J'ai grandi.... et rompu avec beaucoup de mes anciens réseaux professionnels.


Emmanuelle Bercot est une peintre des émotions. Avant de raconter une histoire, elle raconte des caractères. Vous avez retenu son attention en tant que personne, pas seulement en tant qu'auteur et médecin. Avez-vous le sentiment d'être différente, humaine trop humaine pour un médecin ?
Différente, finalement peut-être (mais pas seule heureusement, ce que montre très bien le film), trop humaine non.  Je soutiens la dénonciation de Martin Winckler à propos des "brutes en blanc" dont je découvre la banalité en accompagnant dans leurs démarches des milliers de victimes du Mediator. Considérer qu'il y aurait un risque d'excès d'humanité dans l'exercice de la médecine est aberrant. Il s'agit d'empathie (qui épargne largement celui qui l'éprouve et heureusement), un des piliers majeurs du soin de qualité. Avec la compétence scientifique. Je vous renvoie à "Barberousse" de Kurosawa, la référence pour comprendre ce que recouvre cette notion d'empathie nécessaire, le "souci de l'autre".


La santé est à la fois une science obscure au patient et un commerce. Comment trouver la juste attitude entre confiance aveugle et vigilance ?
C'est tout l'art justement de la combinaison de l'empathie (qui permet de comprendre et évaluer ce que souhaiterait savoir le patient, ce qu'il redoute, ce que l'on peut et/ou doit dire etc...) et de la compétence technique et/ou scientifique. La recherche de cet équilibre correspond bien à l'objectif de trouver la juste attitude. Premier précepte : c'est forcément imparfait et critiquable. Ce qui permet de progresser...


Le scandale du Mediator a mis en lumière la responsabilité des laboratoires, mais où s'arrête celle des médecins et patients ? Ne sont-ils pas eux aussi conscients de ce qu'ils prescrivent et absorbent ? 
Si, c'est l'ensemble de la relation de notre société (du médecin au citoyen) au médicament qu'il faut infléchir, en misant sur la formation. Par exemple combattre l'idée du médicament et de sa prescription comme étant l'alpha et l'oméga du soin... mais simplement une molécule chimique toujours redoutable, éventuellement utile...


Et les autres médicaments ? Les bénéfices et risques décrits sur la notice cachent-ils d'autres morts étouffées ou programmées ?
Oui, mais que l'on peut éviter pour partie, à condition d'une information loyale et prise en compte à tous les niveau, patients inclus. Imaginerait-on laisser les gens prendre le volant sans qu'ils aient validé le code de la route ? L'automobile tue,mais cela n'empêche pas de projeter des voyages. avec certaines précautions.


Doit-on encore parler d'effets secondaires ou...associés ? 
Il faut parler d'effets FORCEMENT associés en effet. Et tenter de démêler parmi les effets redoutables de ces substances chimiques ce qui peut être éventuellement suffisamment utile pour que l'on y risque la vie des patients...


Propos recueillis par Tiphaine Kervaon


A lire aussi
- Enquête : Médiator 150 mg, une exception ?
- Interview de Laurent Boussu, Directeur du département Gestion des risques et assurances des Laboratoires Servier
- Chronique du livre : « L’affaire Médiator, un devoir de vérité » du professeur Jean Bardet
- Présentation du film, La fille de Brest  


publié le 04-11-2016

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