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Carole Mijeon : Face à l’anarchie, les forces gouvernementales considèrent toujours les civils comme des ennemis à maîtriser

Et s’il n’y avait plus de pétrole ! De cette hypothèse, Carole Mijeon tire une fiction anticipative. Sur la réserve est une sonnette d’alarme quant à notre dépendance aux énergies fossiles. Il n’est pas ici question de Cop21 médiatisée à outrance, mais d’une réflexion brute sur ce qui attend (peut-être) nos enfants. Un livre qui fait le plein d’une vérité douloureuse dans une époque où nos élus ne savent plus anticiper l’avenir autrement qu’à travers les conseils de leur communicants.

Jérôme Enez-Vriad : Votre roman Sur la réserve rappelle Ravages de Barjavel. En aviez-vous conscience pendant l’écriture ?
Carole Mijeon : Bien sûr. D’ailleurs, adolescente j’étais fan des romans de Barjavel, mais à la différence de Ravages, Sur la réserve se déroule aujourd’hui, non dans une projection futuriste.


La préface est signée de l’universitaire Benoit Thévard. S’agit-il d’une caution ?
CM : Oui, car il ne l’aurait pas faite sans approuver le texte. Benoit Thévard est ingénieur, conférencier et chercheur. Il travaille sur l’énergie, l’après pétrole, et la résilience des territoires depuis de nombreuses années. Je lui ai envoyé le manuscrit en espérant que ma vision d’un monde sans pétrole était réaliste. Sa réponse enthousiaste m’a confortée sur ce point.


Sue quelles bases scientifiques et objectives avez-vous travaillé ?
CM : J’ai beaucoup lu, écouté, vu… nombres de livres, d’articles, de reportages et de conférences… parmi lesquels les travaux de Benoit Thévard. A partir de ces données, j’ai transposé les problématiques de notre dépendance énergétique dans l’histoire de mon personnage. Tout ce qui est dans livre est véridique et crédible. Sur la réserve ne relève pas d’une science-fiction.


Pourquoi avoir choisi de vous mettre dans la peau d’un homme, Ludovic, plutôt que dans celle d’une femme ?
CM : C’était une évidence. Aujourd’hui on ne nous apprend plus à survivre mais à gagner notre vie. Il fallait que Ludovic soit confronté à ses faiblesses et son incapacité de « chasser le mammouth », c’est à dire subvenir aux besoins de sa famille. Impuissance d’autant plus vive que, dans l’inconscient collectif, l’homme doit être fort et protecteur, surtout en temps de crise.


Est-ce un roman d’anticipation ou y sommes-nous ?
CM : Certains pays d’Afrique sont régulièrement confrontés à des pénuries ponctuelles de carburant, comme par exemple au Nigéria, pourtant premier producteur du continent. C’est donc une réalité transposée en France avec les conséquences dramatiquement réalistes qui en découlent.


S’agit-il d’un livre militant ?
CM : Oui, sans doute. C’est ma façon de militer pour un monde plus humain dans lequel la consommation ne serait pas l’unique symbole du progrès social.


Je vous pose la question parce qu’on peut analyser l’histoire comme une appréhension de la fin du pétrole, ou comme le souhait que cela se produise afin de faire « bouger » les choses…
CM : La première phrase écrite sur mon carnet de travail était : Youpi ! Y’a plus de pétrole. L’idée de départ consistait effectivement à imaginer la fin des hydrocarbures comme salvatrice pour l’humanité.


Pour quelles raisons ?
CM : D’abord géopolitiques, le pétrole est le nerf de la guerre depuis la seconde guerre mondiale. La plupart des confits actuels ont pour véritable cause l’appropriation de l’énergie pétrolifère ou de ses voies d’approvisionnement. L’actualité du financement de Daesh par le pétrole syrien en est un exemple flagrant. Ensuite climatiques, on connaît les dégâts que créent les hydrocarbures sur l’environnement. Enfin sanitaires, avec les risques de cancer, allergies, maladies respiratoires, perturbateurs endocriniens, baisse de fertilité… Et puis, il est d’autant plus inquiétant de savoir que les hydrocarbures ne sont pas que dans nos voitures, mais aussi dans nos assiettes, nos produits de beauté, nos engrais, les jouets de nos enfants... La liste est très très longue et notre dépendance vertigineuse. La fin du pétrole ne serait donc pas uniquement celle des moyens de transports actuels, mais la fin d’un mode de vie.


Pensez-vous vraiment que la guerre civile soit l’unique résultante d’une telle situation ?
MC : Malheureusement, oui. Quand le chaos s’installe dans un pays, les habitants n’ont d’autre choix que de se battre entre eux pour survivre. Face à l’anarchie, les forces gouvernementales considèrent toujours les civils comme des ennemis à maitriser.


Nous sommes entre deux tours électoraux. Quel rôle les élus régionaux peuvent-ils jouer en prévention d’un tel chao ?
MC : Le rôle des élus, qu’ils soient régionaux ou autres, est de tout mettre en œuvre pour réduire notre dépendance énergétique. Parmi les pistes de travail, il y a la promotion des énergies locales et renouvelables, les approvisionnements de proximité, l’incitation à modifier nos comportements par des alternatives aux véhicules individuels polluants... Mais je ne suis ni spécialiste en environnement, ni politicienne.


Que vous inspire la Cop21 ?
MC : C’est avant tout une occasion de communiquer sur les dangers qui nous guettent. Le changement doit venir de chacun d’entre nous. Seule notre façon de consommer fera bouger les lignes. On le voit avec les productions locales disponibles dans les supermarchés, ce sont les clients qui incitent les commerçants à modifier leurs offres. De ce point de vue, les élus régionaux ont un rôle essentiel à jouer.


La série Occupied (actuellement sur Arte) évoque l’arrêt du tout pétrole en Norvège et les problèmes géopolitiques que cela implique. L’avez-vous vu et qu’en pensez-vous ?
MC : Je suis emballée par cette anticipation très réaliste dont le scénario pointe l’impuissance politique du gouvernement norvégien face aux exigences de ses « partenaires » européens. Le cheminement des personnages est parfaitement envisagé, loin d’être manichéen. Bien que la situation soit différente, j’y retrouve beaucoup d’aspects mis en scène dans mon roman.


Etes-vous optimiste pour l’avenir ?
MC : Il le faut mais c’est difficile. Tout s’accélère. Le monde s’emballe et chacun sur la planète revendique, à juste titre, d’avoir accès au confort dont nous, occidentaux, profitons depuis que le pétrole a rendu nos vies moins pénibles.


Si vous aviez le dernier mot, Carole Mijeon ?
MC : Notre dépendance au pétrole nous mène droit dans le mur. En prendre conscience c’est nous préparer au changement. Chacun doit et peut réprimer ses excès de consommateurs négligents.



Propos recueillis par Jérôme Enez-vriad
– Décembre 2015 © Bretagne Actuelle & J.E.-V.


Sur la réserve
Un roman de Carole Mijeon
Editions Daphnis & Chloé
294 pages – 18€


publié le 09-12-2015

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