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L'invité

Bernard Kervarec : « Nous sommes désemparés de vendre tout à coup les livres de Cabu, de Wolinski »

Depuis plusieurs années, le marché des biens culturels souffre du piratage numérique et de la crise économique. Si les ventes de livres classiques sont en constant recul, la bande dessinée résiste comme un soldat de Tardi face à l’ennemi. Bretagne Actuelle a rencontré Bernard Kervarec, spécialiste du secteur et gérant à Rennes de la librairie M’enfin ?!, une enseigne indépendante dont le slogan pourrait-être : Entrez ici, vous êtes ailleurs.


Jérôme Enez-Vriad : Quelle est l’histoire de M’enfin ?!
Bernard Kervarec : J’ai ouvert en 1980 une librairie de 40 m² spécialisée en bande dessinée, roman policier et fantasy – C’était au 18 de la rue Bertrand à Rennes, certains s’en souviendront peut-être. Huit ans plus tard, le contexte économique m’a contraint à la fermeture ; puis, en 2005, j’ai dû à nouveau me reconvertir, j’avais 49 ans, ne sachant que vendre des livres, j’ai cassé ma tirelire et ouvert une librairie du même esprit que celle de 1980. Pour les plus jeunes, je rappelle que M’enfin ?! est l’expression favorite de Gaston Lagaffe.


Comment avez-vous transformé le premier échec en réussite alors qu’entre temps la concurrence s’est accentuée ?
BK : Précisément, nous avons maintenant un œil affiné sur cette concurrence qui évolue très vite. Il y a aussi un véritable regain d'intérêt des lecteurs pour la librairie indépendante et la production de qualité, que d'aucuns qualifient de « surproduction » et que nous, une fois la manutention passée, nommons « richesse ».


La grande distribution et Internet ne sont donc plus une véritable concurrence ?
BK : Non, pas la grande distribution car notre offre est à la fois plus large et plus pointue. Au reste, grâce à la loi Lang, le prix d’un livre est le même partout. En revanche, nous sommes effectivement confrontés à l’agression déloyale de la vente en ligne avec ses subventions à l’embauche, ses salaires de misère, une ouverture 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des frais de port dérisoires, et j’en passe…


Comment résistez-vous ?
BK : D’abord le service, ensuite le service et enfin le service. Mais vous savez, ce n’est pas tant une question de résister qu’un réel choix de vie. M’enfin ?! est une librairie avec du personnel qui s’investit, nous conseillons des livres que nous avons lus et appréciés, ce n’est pas un automate numérique qui vous répond mais des humains, le contact est réel et nos clients peuvent toucher les livres, les feuilleter, les sentir et les choisir sans publicité insidieuse.


Le ministère de la culture vous a attribué le label LIR…
BK : Exact, LIR pour : Librairie Indépendante de Référence. Ce label est décerné aux librairies indépendantes (c’est-à-dire non affiliées à un réseau) qui proposent un fonds important d’ouvrages de plus d’un an, qui participent à la promotion du livre, à celle de la lecture, et rémunèrent « correctement » leurs salariés.


La bande dessinée bretonne est-elle vivante ?
BK : Et comment ! Nombre d’auteurs vivent et travaillent dans notre région. Si Joub, Régis Loisel, Jean-Charles Kraehn et Laurent Vicomte ont migré vers d’autres cieux, Jean-Claude Fournier, Gégé, Loïc Jouannigot, Michel Plessix, Lucien Rollin, pour parler des anciens (qu’ils me pardonnent !), et d’autres comme Pascal Bresson, David Chauvel, Emmanuel Lepage, Serge Le Tendre, Guillaume Sorel… sont en Bretagne. N’oublions pas que le deuxième plus important salon français de bandes dessinées, après Angoulême, est celui de Saint-Malo, le fameux  Quai des bulles, chaque année au mois d’octobre.


L’équivalent est-il envisageable à Rennes ?
BK : Je ne le souhaite pas car les salons sont de véritables concurrents aux libraires. Ils ont des moyens que nous n’avons pas (subventions, présence d’auteurs, bénévoles, couverture médiatique…). Bien qu’indispensables pour une visibilité d’ensemble, trop de salons tuent la librairie. Notons, par exemple, qu’il n’existe aucun libraire spécialisé en bande dessinée à Saint-Malo, ni à Angoulême.


Ya-t-il des éditeurs de BD bretonne ?
BK : L’incontournable Bruno Bertin et ses éditions P’tit Louis, mais aussi les éditions de L’œuf, et  Sixto avec leur collection CasaNostra.


Beaucoup d’albums ont-ils pour cadre la Bretagne ?
BK : En valeur absolue, pas tant que cela, mais il y en a davantage dont l’histoire se passe en Bretagne que dans d’autres régions françaises.


La boutique propose aussi des romans, pourquoi ce choix de croiser le livre à texte avec la BD ?
BK : Oui, ce sont des romans policiers, de science-fiction et de fantasy pour les adultes mais aussi pour les plus jeunes. Notre fonds n’est pas aussi exhaustif que celui de BD, mais certains « vrais livres », comme disent parfois les clients, sont tout à fait complémentaires car ils participent du même imaginaire que la bande dessinée et procurent les mêmes plaisirs de lecture. Ce sont ceux-là que nous proposons.


Quelles sont les parts de marché entre la BD franco-belge, les comics américains et le manga japonais ?
BK : La part du lion revient évidemment au franco-belge, la portion congrue au manga et le comics est en train de se faire une place grâce aux éditions Urban Comics.


Entre BD et roman, on parle aujourd’hui de roman graphique, de quoi s’agit-il ?
BK : Soyons francs. Le roman graphique est à la bande dessinée ce que l’hôtesse de caisse est à la caissière et la technicienne de surface à la femme de ménage. L’expression relève d’un excellent marketing afin de séduire les lecteurs réfractaires. Corto Maltese, le livre Maus ou le travail d’un auteur comme Tardi, tous définis « romans graphiques », se vendaient déjà très bien sous l’appellation « bande dessinée ». Peut-être a-t-on aussi voulu copier les américains qui ont inventé les Graphic Novels afin de les distinguer des Comics, mais la nécessité était moins flagrante chez nous.


La bande dessinée subit-elle l’effet de numérisation des autres livres ?
BK : Pas vraiment, le numérique a du mal à y faire sa place et je ne m’en plains pas. Les albums sont de plus en plus beaux, l’objet est valorisé et McLuhan n’était pas prophète pour la BD. (Sourire) Le papier à encore de longues années devant lui.


Que pensez-vous des « révisionnistes » qui remplacent le mégot de Lucky Luke par un brin de paille et veulent faire interdire Tintin au Congo pour apologie du colonialisme ?
BK : (Silence) Je vais rester poli. (Nouveau silence) Leur manque de culture et leur démagogie ne tiennent aucun compte du contexte historique. En appliquant cette grille de lecture extrémiste à tous les livres, on aurait vite fait de vider les rayons des bibliothèques et des librairies.


A propos d’extrémisme, comment réagissez-vous à l’actualité sanglante des dernières semaines ?
BK : Nous sommes désemparés de vendre tout à coup les livres de Cabu, de Wolinski et les BD de Charlie Hebdo que peu achetaient avant le drame ; et cette envie de dire qu’il y a aussi des auteurs vivants qui ont des difficultés à vivre de leur travail, n’attendez pas qu’ils disparaissent pour vous y intéresser.


Est-ce un risque de les mettre en vitrine aujourd’hui ?
BK : À Rennes, non, le danger est quasi nul. J’ai demandé à l’équipe son avis et tout le monde a été unanime : nous avons fait une vitrine Nous sommes Charlie. Mais un de mes confrères du sud de la France s’est vu contraint d’accepter une protection policière après menaces. Il ne manquerait plus qu’on nous empêche de vendre des livres !


Un mot de vos interventions radio…
BK : J’ai souvent été invité sur France Bleu Armorique par Ronan Manuel dans son émission Du monde au balcon, j’y tenais une chronique BD ; aussi par Félix pour participer à ses Baragouineurs, ce sont d’excellents souvenirs. Hélas ! leurs programmes ne sont plus à l’antenne. J’espère n’y être pour rien ! (Sourire) J’interviens néanmoins encore ponctuellement « chez » Ronan Manuel, et je tiens chaque semaine une chronique dans l’émission Pluriel de Gaby sur Radio Rennes – 100.8 FM.


Si vous aviez le dernier mot, Bernard Kervarec.
BK : Ça sera le mot de la faim ! Faim de lire, faim de faire découvrir et faim d’apporter du rêve et de la culture.


Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad - Janvier 2015
Copyright JE-V & Bretagne Actuelle 


Ouvrages récents dont l’histoire se passe en Bretagne
La mémoire de l’eau   -  de Vernay & Reynes - Editions Dupuis
Les petites marées - Mona  - de S.Vidal & M. Bertrand - Editions Les Enfants rouges
Un océan d’amour  - de Lupano & Panaccione - Editions Delcourt
Entre Terre & Mer - de Bresson & Le Saëc – Editions Soleil


Auteurs bretons ayant édités récemment
Emmanuel & François Lepage : La lune est blanche - Editions Futuropolis
Arnaud Le Gouëfflec & Briac : La nuit Mac Orlan - Editions Sixto
Serge Le Tendre & Jérôme Lereculey : Golias (tome 3) - Editions Le Lombard
Michel Plessix & Loïc Jouannigot : La chasse au trésor, une aventure de la famille Passiflore (pour les plus jeunes lecteurs) - Editions Dargaud
Zanzim : L’île aux femmes - Editions Glénat


Interventions radios de Bernard Kervarec
Emission Pluriel de Gabriel Aubert sur Radio Rennes - le vendredi à 10h10 et à 23h10 - 100.8 FM
Et ponctuellement dans les émissions de Ronan Manuel sur FB Armorique


Libraire M’enfin ?!
13 Rue Victor Hugo (à côté du parlement)
35000 Rennes
Métro : St. Anne ou République


 


publié le 21-01-2015 - mis à jour le 26-01-2015

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